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bouhamidimohamed

Zohra Mahi : A Assia Djebar morte aujourd’hui, 6 février 2015 à Paris. In memoriam

27 Juillet 2022 , Rédigé par Zohra Mahi Publié dans #-Algérie, #-Reconquête par la culture, #-résistances culturelles

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A Assia Djebar morte aujourd’hui, 6 février à Paris. In memoriam. par Zohra Mahi.  

Zohra Mahi, a écrit, à la mort d'Assia Djebar,  ce texte pour elle-même, pour exprimer le trouble que provoquait en elle le parcours d'Assia Djebar. Le texte de Abdellali Merdaci,  "Grand prix national du roman Anep-Enag. Une équivoque identité" a rappelé à sa mémoire sa propre émotion et ses doutes. Je lui ai demandé l'autorisation de le publier, car significatif d'une difficulté à penser la dualité d'une Assia Djebar comme duplicité, tant il semblait qu'elle préservait une sorte de respect de soi à vouloir être l'égale et non la domestique des élites françaises. Ce texte interrogatif de Zohra Mahi nous révèle, à sa façon, l'insondable de l'indignité des Sansal, Yasmina Khadra, Anouar Benmalek, Mohamed Kacimi ou Kamel Daoud. 

 A Assia Djebar morte aujourd’hui, 6 février à Paris. In memoriam

Il est loin le temps où au lendemain de l’indépendance, tous ceux qui continuaient à écrire en français à leur corps défendant, reprenaient à leur compte la fameuse boutade de Kateb Yacine « la langue française est notre butin de guerre » ou quelque chose d’approchant !!!! 

 

En effet, plus le temps passe et plus ceux qui ont été les moins exposés à l’acculturation dont nous avons été victimes durant 132 ans, se sentent attirés par la langue du colonisateur soit par goût, soit par calcul pour prendre du champ avec une société dans laquelle ils ne se reconnaissent pas soit parce qu’ils en ont été éloignés pendant trop longtemps, soit parce qu’ils pensent comme n’importe quel quidam que l’herbe est plus verte ailleurs et plus trivialement, qu’il y a du blé à se faire. 

 

Assia Djebar est de ceux qui se sont abimés corps et bien dans la culture française parce que c’était la seule qu’elle connaissait, parce que c’était la seule qui avait le statut de culture en Algérie, le reste ayant été ravagé et ravalé au statut de sous culture pour sous hommes, les femmes n’étant même pas prises en compte et parce qu’en tant que colonisée, en dehors de la France et du français, point de salut.  

 

Le choix de la littérature comme expression de ce que l’individu a à dire au monde grâce à son œuvre, est cependant mortifère pour la seconde culture si l’on en possède une en latence, comme c’était le cas d’Assia Djebar. Un médecin ou un avocat (ces seules fonctions qui étaient tolérées pour les indigènes) recevait un enseignement technique qui ne l’empêchait pas de vivre dans cette société inégalitaire. Il était un schizophrène adapté parce qu’il était possible d’exercer sa profession sans que cela impacte sa conscience. Un avocat et plus encore un médecin peut vivre au milieu des pires désordres sans être bousculé sauf si volontairement il saute le pas. Ce n’est pas le cas du littérateur dont la créativité interpelle son moi profond qu’elle malmène, qu’elle pousse dans ses retranchements, qu’elle oblige à se situer par rapport à des modèles moraux et philosophiques et religieux et enfin qu’elle somme au choix lorsque des combats existentiels se présentent.  

 

Assia Djebar a peut-être cru que l’on pouvait jouer avec la littérature française sans se bruler et en accepter les codes sans être partie prenante. Or, pour qui sait comment fonctionne la doxa française, ne sont admis que ceux qui ont accepté la hiérarchie raciale et ethnique étant entendu que n’est pas celto-gallo-franco-romain qui veut, et pour ceux venus « d’ailleurs », une condition ultime, celle d’une certaine ancienneté dans le milieu de ce qu’ils appellent « les belles lettres ». C’est ainsi que l’on ne retrouve pas certains rebelles comme Aimé Césaire, Frantz Fanon et en général tous les écrivains antillais qui sont pourtant immergés dans la culture française depuis des siècles mais qui ont eux aussi de leur côté mis une certaine distance car ils savent combien cette littérature est habile à squatter les esprits  sans bénéfice pour eux.  

 

Les intellectuels Juifs qui n’avaient pas réussi à prendre pied dans cette littérature hermétique depuis Marcel Proust en raison de la période où l’antisémitisme était à son apogée dans les années 30-40, ont pris une revanche éclatante dans les années 60 avec le mouvement « des nouveaux philosophes » qui ont ouvert la voie au tout venant, pourvu qu’il soit de la communauté et qu’il sache écrire une phrase correctement. Eux-mêmes n’ont rien de philosophes mais le mot étant depuis toujours auréolé de la gloire de l’antiquité et comme ils sont persuadés d’être frappées du sceau du génie, ce titre était à prendre et ils l’ont pris sans que personne n’y trouve à redire.  

 

Si les juifs règnent actuellement avec insolence sur la littérature française c’est parce qu’ils ont décidé qu’ils ne seraient pas jugés à l’aune des grands écrivains du passé littéraire français comme l’a cru modestement Assia Djebar qui n’avait pas d’autres références, mais des rabbins pinailleurs du moyen âge sans jamais citer le contexte arabe dans lequel s’exprimaient quelques-uns d’entre eux comme les Maïmonide, l’un à Cordoue, l’autre au Caire, à la cour de Saladin.  

 Assia Djebar n’avait ni l’insolence ni l’entregent ni même l’envie, de se déprendre de la glue colonialiste qui l’avait figée dans ce rôle de l’indigène méritante qui a pu dépasser sa sous-culture pour se hausser vers cet état intermédiaire où malgré une parfaite maitrise de la langue, l’imaginaire reste entaché à jamais d’une infériorité supposée. C’est ainsi que malgré une nomination purement honorifique à une Académie Française en 2005 où elle fut reçue me sembla-t-il par une assistance un peu goguenarde, elle restera dans le purgatoire des tolérés jusqu’à la fin. Elle ne sera véritablement honorée pour ses talents littéraires et artistiques qu’ailleurs dans le monde mais en France elle sera admise à siéger dans un fonds d’action sociale (??). 

Je dois dire par honnêteté qu’il est resté malgré tout en elle une velléité de défense émotionnelle qui l’a faite réagir lorsque le monde musulman fut attaqué de façon massive, brutale, universelle, au moment de l’affaire Rushdie et ses versets sataniques. Elle a courageusement et seule, tenu tête à une réunion grouillante d’islamophobes en ébullition, vociférant, éructant, ricanant et ce pendant de longues minutes. Son discours n’était visiblement pas préparé, il était décousu, sans ligne conductrice. On voyait bien qu’elle le construisait de façon laborieuse au fur et à mesure qu’elle avançait dans son propos. Bien sûr, qu’elle n’a convaincu personne de cette assistance déjà hostile mais ce combat minuscule la réhabilite si besoin était et si faute il y a eu et en tout cas, il prouve que quand l’adversité est là, sa conscience se mobilisait. Pouvait-on exiger plus ? qu’elle jette loin d’elle ces oripeaux français qui ne sont pas les nôtres ? qu’elle renie ses livres où, de façon indirecte, elle a fait l’apologie d’une culture qui nous niait en tant que peuple ? Je ne sais pas.  Paix à son âme.    

 

Paris le 6 février 2015 

 

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