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bouhamidimohamed

Sommes-nous « Rome » ? Une analyse d'Alaister Crooke.

22 Juin 2019 , Rédigé par bouhamidi mohamed Publié dans #questions internationales, #USA

Sommes-nous « Rome » ? Une analyse d'Alaister Crooke.

Alastair Crooke / 04.03.2019

Titre original : Les Conservateurs américains cherchent une « option St Benoît » aux ramifications mondiales

 
Sommes-nous « Rome » ? La question a pesé lourdement sur l’esprit des conservateurs, des libertaires et des catholiques américains lors de leurs diverses conférences. L’Amérique suit-elle la voie de l’empire romain ? La décadence bureaucratique, la dette publique massive, une armée surexploitée, un système politique apparemment incapable de répondre aux défis – « le défunt empire romain a souffert de ces maladies, et l’Amérique contemporaine aussi », d’après The American Conservative, une revue qui poursuit cette « ligne » avec diligence, et dans une circonscription en croissance depuis plusieurs années. (Notez que ce n’est pas la circonscription du vice-président Pence qui représente une insistance évangélique, fondamentaliste et littérale sur la rédemption imminente, avec sa politique d’« Enlèvement de l’Église » [référence à l’eschatologie biblique et à l’enlèvement des croyants durant les temps de la fin, NdT]).

The American Conservative met plutôt en garde :

« Si les libertaires de droite s’inquiètent de l’effondrement structurel, les conservateurs culturels et religieux ajoutent une dimension morale et spirituelle au débat. La montée de l’hédonisme, la diminution de l’observance religieuse, l’éclatement continu de la famille et une perte générale de cohérence culturelle – pour les traditionalistes, ce sont les signes d’un possible moyen-âge à venir. »

Et c’est leur récit en réponse à ces craintes : Vers l’an 500 (de notre ère), une génération après que les Francs eurent déposé le dernier empereur romain, un jeune Ombrien (originaire d’une province rurale d’Italie) fut envoyé à Rome par ses riches parents pour compléter son éducation. Cependant, dégoûté par la décadence de Rome, il s’enfuit dans la forêt, pour prier en ermite.

Il s’appelait Benoît. Il fonda ensuite une douzaine de communautés monastiques et écrivit ses célèbres « règles » qui sont créditées d’avoir contribué à la survie d’une civilisation antérieure et de ses valeurs dans des temps difficiles. Le professeur Russell Hittinger a résumé ainsi la leçon de Benoît au moyen-âge : « Comment vivre la vie dans son ensemble. Ce n’est pas une vie de succès mondain, c’est plutôt une vie de succès humain. »

Et comment un moine médiéval pourrait-il être en quelque manière pertinent pour notre époque séculaire? Parce que, dit le philosophe moral Alasdair MacIntyre, ils montrent qu’il est possible de construire « de nouvelles formes de communauté dans lesquelles la vie morale pourrait être conservée » pendant un âge sombre [en anglais moyen-âge se dit Dark Age, NdT] – et peut-être aussi une époque comme la nôtre.

MacIntyre fait la « suggestion inquiétante » que la teneur du débat moral d’aujourd’hui (sa stridence et son intemporalité) est le résultat direct d’une catastrophe dans notre passé: une catastrophe si grande que la recherche morale a presque disparu de notre culture et son vocabulaire exorcisé de notre langage. Il se réfère au « siècle des Lumières » européen. Ce que nous possédons aujourd’hui, affirme-t-il, ne sont rien de plus que des fragments d’une tradition plus ancienne. Par conséquent, notre discours moral, qui utilise des termes comme le bien, la justice et le devoir, a été dépouillé du contexte qui le rend intelligible.

« Pour MacIntyre », Rod Dreher, l’auteur de The Benedict Option [option St Benoît NdT] écrit: « nous aussi, nous vivons une catastrophe semblable à la chute de Rome, cachée par notre liberté et notre prospérité ». Dreher poursuit : « Dans son fameux livre After Virtue[Après la vertu, NdT], publié en 1981, MacIntyre soutient que le projet des Lumières a coupé l’homme occidental de ses racines traditionnelles, mais n’a pas réussi à produire une morale convaincante fondée uniquement sur la Raison. De plus, le Siècle des Lumières exaltait l’individu autonome. Par conséquent, nous vivons dans une culture de chaos moral et de fragmentation dans laquelle de nombreuses questions sont tout simplement impossibles à régler. MacIntyre dit que notre monde contemporain est un bois obscur, et que pour retrouver le droit chemin, il faudra établir de nouvelles formes de communauté. »

« L'”option bénédictine” fait donc référence à [ceux] dans l’Amérique contemporaine qui cessent d’identifier la pérennité du civisme et de la communauté morale au maintien de l’Empire américain, et qui sont donc désireux de construire des formes locales de communauté comme lieux de la résistance chrétienne contre ce que représente l’Empire. En d’autres termes, l’option St Benoît – ou “Ben Op” – est un terme générique pour les chrétiens [et les conservateurs américains], qui acceptent la critique de la modernité de MacIntyre. »

La Ben Op n’est pas un appel au monachisme. Il est envisagé, pour ainsi dire, comme un moyen plus pratique pour cet électorat américain de gérer le fait d’être « dans » la modernité d’aujourd’hui, mais non « de celle-ci ». Et…. où avons-nous déjà entendu quelque chose comme ça avant ? Eh bien – dans les réflexions d’après-guerre d’un traditionaliste radical, le philosophe politique italien Julius Evola – Men Among the Ruins [Les hommes au milieu des ruines NdT] – dans lequel il plaide pour une défense et une résistance contre le désordre de notre époque. Ce sont les écrits d’Evola et d’autres de même genre qui ont soutenu les intellectuels russes tout au long de leur « âge sombre » de la fin du communisme, puis du néolibéralisme à grande échelle. Des impulsions similaires ont contribué à faire avancer le concept d’eurasianisme (bien que ses racines remontent aux années 1920 en Russie).

Ce dernier reflète la tendance contemporaine, manifestée plus particulièrement par la Russie, mais qui va bien au-delà de la Russie, vers l’adhésion au pluralisme (le principal élément du « populisme » contemporain) ; en d’autres termes, la « diversité » qui privilégie précisément sa culture, ses récits, sa religiosité, ses liens de sang, de terre et de langue. Cette notion correspond exactement à l’argument de MacIntyre selon lequel c’est la seule tradition culturelle qui donne un sens à des termes tels que bon, justice et telos. [Telos (Τέλος) est le nom grec donné par Aristote à la cause finale – NdT]. « En l’absence de traditions, le débat moral est hors du champ commun et devient un théâtre d’illusions où la simple indignation et la simple protestation occupent le devant de la scène. »

Il s’agit plutôt ici d’un regroupement de « nations » et de « communautés », chacune renouant avec ses cultures et identités primordiales – c’est-à-dire une Amérique « américaine » dans sa propre « culture américaine (ou russe, à sa manière) » – sans se laisser contraindre à céder à la dictature d’un empire cosmopolite, dépouillé de sa diversité.

De toute évidence, cela ne s’intègre pas vraiment à l’idée américaine dominante d’un « ordre » mondialiste, conforme et fondé sur des règles. C’est aussi un rejet clair de l’idée que le cosmopolitisme « melting pot » peut engendrer n’importe quelle identité véritable ou fondement moral. Car, « sans la notion de telos (direction et finalité de la vie humaine) servant de moyen de triangulation morale, les jugements de valeur morale ont perdu leur caractère factuel. Et, bien sûr, si les valeurs deviennent “sans fondement”, alors aucun appel aux faits ne pourra jamais régler les désaccords à leur propos. »

Dreher est explicite sur cette opposition radicale. Il dit de la Ben Op [option St Benoît NdT], « on pourrait même dire que c’est une histoire sur les possibilités d’évolution de la tradition, et d’un retour aux sources – comme résistance à un âge sans racines. »

Et pour être clair, les conservateurs américains qui pensent avoir trouvé en MacIntyre un allié « facile », « ne s’occupent pas de comprendre quel genre de politique est nécessaire pour nourrir les vertus (n’importe quelle qualité nécessaire pour accomplir son chemin dans la vie).

MacIntyre indique clairement que son problème avec la plupart des formes de conservatisme contemporain est que les conservateurs incarnent les caractéristiques fondamentales du libéralisme. L’engagement conservateur en faveur d’un mode de vie structuré par un marché libre aboutit à un individualisme, et en particulier à une psychologie morale [En bref : la psychologie morale s’intéresse à savoir comment les individus se représentent le bien et le mal NdT], qui est aussi contraire à la tradition des vertus que le libéralisme. Les conservateurs et les libéraux, en outre, tentent tous deux d’utiliser le pouvoir de l’État moderne pour soutenir leurs positions d’une manière étrangère à la compréhension qu’a MacIntyre des pratiques sociales nécessaires au bien commun. »

Ce qui est si intéressant pour un tiers, c’est comment l’auteur de la Ben Op, Dreher, la situe dans le contexte politique américain :

« Beaucoup d’entre nous, à droite, consternés par l’arriivée de Trump et durement touchés par la débâcle de Kavanaugh [référence à la nomination de Brett Kavanaugh à la cour suprême, NdT], ont conclu que [néanmoins] nous n’avons d’autre choix que de voter républicain en novembre – ne serait-ce que par auto-défense. (Il se réfère à novembre 2018)

« Mais permettez-moi de citer deux passages de The Benedict Option :

« La gauche culturelle, c’est-à-dire le courant dominant américain, n’a pas l’intention de vivre dans la paix après la guerre. Elle pousse en avant une occupation dure et implacable, aidée par l’ignorance des chrétiens [c’est-à-dire ceux qui reflètent le libéralisme], qui ne comprennent pas ce qui se passe. Ne vous y trompez pas : la victoire présidentielle déconcertante de Donald Trump nous a au mieux donné un peu plus de temps pour nous préparer à l’inévitable.

(Ceux) qui croient que la politique seule suffira – ne seront pas préparés à ce qui arrivera lorsque les républicains perdront la Maison Blanche et/ou le Congrès, ce qui est inévitable. Nos politiques sont devenues tellement sulfureuses qu’il y aura une réaction brutale et que cette réaction sera principalement dirigée contre les conservateurs sociaux et religieux. Quand les démocrates reprendront le pouvoir, les chrétiens conservateurs seront en très mauvaise posture. »

En d’autres termes, la Ben Op est une autre fenêtre importante sur ce que le professeur Mike Vlahos a décrit comme le rassemblement, prochain chapitre de la « guerre civile » américaine non résolue : « L’Amérique d’aujourd’hui se divise en deux visions du futur mode de vie de la nation : la vertu “rouge” [les républicains, NdT] imagine une continuité de la famille et de la communauté dans une communauté nationale publiquement affirmée. La vertu “bleue” [les démocrates, NdT] imagine des communautés choisies personnellement et médiatisées par la relation de l’individu avec l’État. Ainsi, même si ces deux visions divisées de l’Amérique s’opposent depuis des décennies et ont jusqu’à présent jugulé le besoin de violence, il y a dans leur âpre compétition (d’aujourd’hui) un esprit de convergence vers une issue finale. »

« Aujourd’hui, deux voies justes sont paralysées dans leur opposition… Le rouge et le bleu représentent déjà un schisme religieux irréparable, plus profond en termes doctrinaux même que le schisme catholique-protestant du XVIe siècle. La guerre ici, consiste à déterminer quelle faction parvient à conquérir le drapeau (des médias sociaux), la désignant ainsi comme véritable héritière de la vertu américaine. Tous deux se perçoivent comme des champions du renouveau national, de la purification des idéaux corrompus et de l’accomplissement de la promesse de l’Amérique. Les deux croient avec ferveur qu’ils sont les seuls à posséder la vertu. »

Nous pourrions conclure que cette option Saint Benoît n’est qu’une manifestation uniquement américaine, de peu d’importance pour le monde en général. Mais si nous le faisions, nous aurions tort. Premièrement, Macintyre retrace la tradition morale depuis son origine dans la littérature traditionaliste homérique (c’est-à-dire jusqu’à ses racines pré-socratiques) et depuis que cette « société héroïque » est devenue le dépositaire des histoires morales sur les valeurs éternelles : Des récits qui ont la capacité particulière de s’incarner dans la vie de la communauté qui les affectionne. Et imaginant la communauté en soi comme une sorte de « personnage », dans un récit moral historiquement élargi.

En d’autres termes, l’option Saint Benoît n’est pas fondée exclusivement sur le christianisme. MacIntyre suggère plutôt que le récit fournit une meilleure explication de l’unité d’une vie humaine particulière. Le moi a une continuité parce qu’il a joué le personnage unique et central d’une histoire particulière : le récit de la vie d’une personne. Il l’exprime ainsi : « En jouant ces rôles, nous faisons partie des histoires de la vie des autres, tout comme ils sont devenus des parties de la nôtre. De cette façon, les histoires de vie des membres d’une communauté sont enchevêtrées et entrelacées. Cet enchevêtrement de nos histoires est le tissu de la vie communautaire… Car l’histoire de ma vie est toujours ancrée dans l’histoire des communautés dont je tire mon identité ». Ici, nous sommes renvoyés directement à Homère.

Mais deuxièmement, il nous manquerait quelque chose d’essentiel qui relie l’impulsion de l’option Saint Benoît à une contre-attaque plus large contre les mondialistes millénaristes d’aujourd’hui qui enracinent leur « rédemption » dans un processus téléologique de « fusion » de l’identité culturelle, qui fait, des questions ethniques et sexuelles, des choix personnels (et donc jamais définitifs). [Téléologie : Doctrine philosophique qui repose sur l’idée de finalité NdT]

Cette critique, émanant d’un important électorat conservateur américain qui vote Trump tout en étant conscient de ses inconvénients, pourrait trouver un écho plus large dans d’autres électorats non américains. Mais comme le note Rod Dreher, qui a lancé cette campagne dès 2006, ses membres comprennent d’ores et déjà sa portée plus large. Dreher déclare :

« Hé, je ne suis pas catholique non plus. Et alors ? Nous, orthodoxes, nous revendiquons [Saint Benoît] comme l’un des nôtres, comme le sont tous les saints antérieurs au schisme [entre les Églises de Rome et Constantinople en 1054, NdT]. Mais ça ne fait rien. [Les chrétiens] ont besoin d’examiner en profondeur l’histoire de l’Église pour trouver les ressources qui leur permettront de résister aux pressions de la modernité. Saint Benoît est l’un d’entre eux. En raison de nos différentes ecclésiologies [Ecclésiologie : Doctrine théologique sur l’Église ; partie de la théologie qui traite de la vie de l’Église NdT], une option Saint Benoît catholique aura une apparence différente d’une protestante, et une orthodoxe aura aussi une apparence différente. Ce n’est pas grave. Selon les telos de l’institution Saint Benoît, nous devrions pouvoir travailler ensemble de façon œcuménique. »

Source : Strategic Culture, Alastair Crooke, 04-03-2019

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr

Url :  https://www.les-crises.fr/les-conservateurs-americains-cherchent-une-option-st-benoit-aux-ramifications-mondiales-par-alastair-crooke/

 

 

 

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