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bouhamidimohamed

CONTRIBUTION AL’ANALYSE DES ORIGINES FONDAMENTALES DES EVENEMENTS DU 8 MAI 1945 : QUELQUES HYPOTHESES TALEB BENDIAB Abderrahim

8 Mai 2019 , Rédigé par bouhamidi mohamed Publié dans #TALEB BENDIAB Abderrahim, #Histoire d'Algérie, #Philosophie

 CONTRIBUTION AL’ANALYSE DES ORIGINES  FONDAMENTALES DES EVENEMENTS DU 8 MAI 1945 :  QUELQUES HYPOTHESES 		TALEB BENDIAB Abderrahim

Par TALEB BENDIAB Abderrahim

 

Le 8 Mai 1945 marque une étape importante dans l’histoire de l’humanité. Cette date correspond à la défaite du nazisme dans le monde en même temps qu’elle a permis le renforcement du camp socialiste et du mouvement de libération nationale.

Le 8 Mai 1945 est aussi une date importante dans l’histoire du mouvement national algérien. Les aspects nouveaux qui sont apparus à la faveur de la deuxième guerre mondiale ont permis le renforcement des partis nationalistes algériens en même temps qu’ils ont radicalisé la revendication de l’indépendance. Cette mutation politique qui s’est opérée aussi bien dans le rapport de force international qu’algérien a inquiété les éléments conservateurs qui n’ont pas hésité à recourir à de multiples subterfuges politiques pour arrêter le mouvement de masses. En Algérie cette opposition conservatrice s’est soldée par le massacre du Constantinois : 45.000 personnes environ ont trouvé la mort selon les estimations établies par le mouvement nationaliste algérien.

Les événements qui se sont déroulés au cours de ces journées et les multiples arrestations et condamnations qui ont eu lieu par la suite ont profondément marqué le mouvement national algérien de telle sorte que l’opinion publique réagit encore aujourd’hui passionnément au souvenir de cette journée.

Plusieurs questions se posent aujourd’hui à l’historien. Pourquoi ce massacre ? S’agit-il d’une provocation montée par les éléments colonialistes en vue de stopper la poussée du mouvement de masses comme l’ont affirmé tous les partis nationalistes ? Cette thèse semble en tout cas être corroborée par l’attitude énigmatique du gouvernement français. En effet pourquoi celui-ci a t-il décidé subitement d’arrêter les travaux de la commission d’enquête dirigée par le Général TUBERT ? Pourquoi n’a t-il pas par la suite essayé de faire la lumière sur ces événements ? Il s’est contenté au plus de prendre un certain nombre de mesures administratives, libération au cours de l’année 1945 d’un grand nombre de détenus politiques et suspension d’un certain nombre de hauts fonctionnaires ultra colonialistes comme Achiary.

D’autres types de questions se posent lorsque nous voulons analyser les événements du 8 Mai 1945. Quelles sont les causes qui sont à l’origine de ces manifestations ? S’agit-il d’une manifestation de la faim due à la crise économique conséquente à l’état de guerre ? C’est ce qui découle des conclusions tirées par Monsieur NOUSCHI1.

S’agit-il d’une revendication à caractère social ? Monsieur AINAD en voit le problème de la revendication de la terre « C’est donc bien la terre qui est profondément si non explicitement la motivation des paysans révoltés durant le 8 Mai 1945 et les jours qui ont suivi »2 s’écrit-il dans un article consacré aux événements de la Petite Kabylie.

 

 

Sans vouloir rejeter catégoriquement ces deux affirmations ne pouvons-nous pas les nuancer et émettre l’hypothèse suivante : Il s’agit d’abord d’un FAIT NATIONAL auquel sont venus se greffer d’autres aspects de ce même problème. Nous dirons donc que le Fait National s’est chargé dans ce cas particulier de problèmes économiques et de la revendication de la terre.

C’est ce que nous allons essayer de montrer en analysant les causes qui sont à l’origine, des événements du 8 Mai 1945. Pour ce travail, nous nous sommes appuyés sur un ensemble d’archives privés3 auxquels nous avons eu accès et un dépouillement de la presse particulièrement «Le Monde», «Liberté», hebdomadaire de la délégation du Parti Communiste Français et «Egalité», organe des AML.

Dans le but d’analyser tous les éléments constituant le massacre du 8 Mai 1945 nous avons élargi notre analyse à une présentation politique de la situation internationale afin de pouvoir apprécier le changement qui s’est opéré dans le rapport de force international et son impact sur la situation française ; par la suite nous présenterons un tableau économique et social et enfin nous essayerons d’apprécier la puissance du mouvement national algérien et les multiples oppositions des éléments colonialistes.

 

 

 CONTRIBUTION AL’ANALYSE DES ORIGINES  FONDAMENTALES DES EVENEMENTS DU 8 MAI 1945 :  QUELQUES HYPOTHESES 		TALEB BENDIAB Abderrahim

I. Situation politique dans le monde et en France

A) Dans le monde :

La deuxième guerre mondiale déboucha sur une situation politique nouvelle et pour cause ce fut une guerre qui a mis aux prises les forces de 61 pays ayant une population d’1 milliard sept cent millions d’habitants et les opérations militaires se déroulèrent sur le territoire de 40 pays représentant 3 continents. Cette entrée en guerre de plusieurs nations contre le fascisme reflète la période de domination impérialiste où l’économie pose les problèmes de la politique en termes mondiaux, où sont entraînés dans la lutte les peuples opprimés. Mettre en mouvement de telles forces c’était nécessairement créer une situation nouvelle, de surcroît ce fût une guerre de libération nationale. Dans la situation internationale résultant de la deuxième guerre mondiale des changements essentiels sont intervenus. Ces changements sont caractérisés par une nouvelle disposition des forces politiques agissant sur l’arène internationale.

L’Europe, principal théâtre des opérations militaires, a souffert plus que toutes les autres régions du monde. La plupart de ces zones industrielles furent détruites ou fortement endommagées. La production industrielle baissa d’au moins 40% par rapport à ce qu’elle était avant le conflit, son réseau routier ou ferroviaire fut fortement perturbé. Quant à son agriculture elle connut aussi une baisse d’environ 50 %. Ceci fut aggravé par une situation alimentaire déficiente : l’introduction du rationnement au lendemain de la guerre entraîna une sous alimentation et une baisse dans la productivité du travail.

Nous avons donc une Europe fortement meurtrie, traumatisée par une guerre d’hégémonie impérialiste et touchée dans son orgueil, dans ce qui faisait sa puissance politique, son économie jusque-là rayonnante.

Pour les Etats Unis, cette guerre fut d’un grand profit. Elle leur a permis d’une part de dépasser la profonde récession économique que connaissait le pays depuis la crise de 1929 et qui se prolongea jusqu’en 1937 et d’autre part de se constituer un potentiel économique puissant : de 1939 à 1943 le volume de la production industrielle augmenta de 120% ; même constatation de l’agriculture : de 1942 à 1944 la production moyenne atteinte dépasse de 27% celle des années 1935 - 1937.

Cette guerre fut donc pour le capitalisme américain une période de grande expansion. Elle lui a permis d’augmenter ses capacités de production, d’accroître ses marchés, ses investissements, ses sources de matières premières. Elle fut pour le capitalisme américain un «business bien profitable».

Alors qu’auparavant l’Europe était le centre de la politique internationale, la guerre de 1939-1945 portait subitement les Etats-Unis à la première place de l’arène internationale. Le rapport des forces ne fut pas seulement modifié entre les états vainqueurs et vaincus, mais aussi changeait d’une façon radicale entre les États capitalistes alliés. Les grandes puissances d’avant-guerre - Royaume Uni, France, Allemagne, Italie - perdaient désormais leur rang pour être réduites au niveau de puissance moyenne.

En même temps que se développait la puissance du camp impérialiste avec à son poste - les Etats Unis d’Amérique - nous voyons désormais apparaître sur la scène de la politique internationale une nouvelle puissance : l’Union Soviétique. Cet État va jouer un rôle déterminant dans la politique internationale.

La puissance de l’Union Soviétique est apparue au cours même de la deuxième guerre mondiale. C’est sur elle que s’est abattu l’essentiel de la puissance nazie : du 22 Juin 1941 au début de 1944, 153 à 201 divisions Allemandes opéraient à l’Est. Durant la même période de 2 à 19,5 divisions Allemandes étaient opposées aux troupes Anglaises et Américaines. C’est elle qui asséna des coups décisifs qui furent déterminants pour abattre le nazisme : durant la seule bataille de Stalingrad les Allemands perdirent 32 divisions et 6 brigades.

En 1945 l’URSS était auréolée par sa victoire. Elle est désormais une grande puissance.

La participation des communistes dans certains gouvernements d’Europe : France, Italie, Belgique, Grèce et le passage au socialisme de certains pays d’Europe de l’Est va permettre à l’Europe Centrale et Orientale d’échapper au champ d’exploitation impérialiste.

C’est là le facteur décisif d’après guerre qui affaiblit l’impérialisme et permet le renforcement du camp socialiste.

Cette évolution de la situation politique internationale et cette mutation dans les rapports des forces qui sont apparues au lendemain de la guerre créa une situation nouvelle permettant au mouvement de libération national de poser ces problèmes et de jouer un rôle nouveau dans la nouvelle disposition des forces politiques. Durant toute la période, il participa d’une façon active aux luttes internationales contre le colonialisme et l’impérialisme.

14 Août 1941, CHURCHILL et ROOSEVELT signent la charte de l’Atlantique. Ils y exposèrent un certain nombre de principes sur lesquels Ils fondèrent leur espoir pour assurer au monde un avenir meilleur. L’un de ces principes était « le droit qu’a chaque peuple de choisir la forme de gouvernement sur laquelle il doit vivre. Ils désirent que soient rendus les droits souverains et l’exercice de gouvernement à ceux qui en ont été privés par la force ».

Octobre 1943, conférence des Ministres des Affaires Etrangères à Moscou où le problème des colonies fut posé.

1945, conférence de San Francisco qui élabora la charte des Nations Unis avec comme principe « le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ».

Après 1945, il n’était plus possible aux anciennes métropoles de pouvoir maintenir avec leurs colonies les relations d’avant guerre. Le monde avait subi de profondes transformations, les nécessités de réformes s’imposaient. DE GAULLE dans le discours qu’il prononça à BRAZZAVILLE en 1944 souligna l’importance de ces mutations : « Sans vouloir exagérer, dit-il l’urgence des raisons qui nous pressent d’aborder l’étude des problèmes africains français nous croyons que les immenses événements qui bouleversent le monde nous engagent à ne pas tarder... Au moment où commençait cette présente guerre mondiale apparaissait déjà la nécessité d’établir sur des bases nouvelles les conditions de mise en valeur de notre Afrique, du progrès humain de ses habitants et de l’exercice de la souveraineté française. Comme toujours, la guerre elle-même précipite l’évolution. D’abord par le fait qu’elle fut jusqu’à ce jour, pour une bonne partie une guerre africaine et que, du même coup l’importance absolue et relative des ressources des communications, des contingents d’Afrique est apparue dans la lumière crue des théâtres d’opérations. Mais et surtout parce que cette guerre a pour enjeu, ni plus ni moins que la condition de l’homme et que, sous l’action des forces psychiques qu’elle a partout déclenchées, chaque individu lève la tête, regarde au delà du jour et s’interroge sur son destin »4.

Cependant cette évolution ne s’est pas faite d’une façon linéaire. Malgré la défaite du nazisme, les réticences se maintenaient. Les forces conservatrices dans le monde essayaient partout de juguler le mouvement des masses. Ce rapport dialectique entre d’une part les forces de progrès qui développent leurs actions et d’autre part les forces droitières qui résistent est très perceptible lorsque nous analysons en détail la situation politique en France.

B) En France:

A l’image de la situation internationale, la libération de la France amena une transformation dans la nouvelle disposition des forces politiques. La droite est discréditée. Le parti communiste français est sorti renforcer de la résistance. Son audience s’est élargie. C’est le parti des « 75.000 fusillés » De Gaulle est obligé d’intégrer dans son gouvernement les représentants du P.C.F. C’est au cours de cette période qu’ont été prises les grandes mesures démocratiques.

Dès 1944 commença l’épuration de tous ceux qui ont collaboré avec le nazisme ou le fascisme. A Alger et bien avant la libération de Paris furent instituées les cours de justice « pour juger ceux qui avaient favorisé les entreprises de l’ennemi ». On commença par épurer l’administration. Toute l’année 1945 est occupée par les procès. Ce fut ce qu’on appelle : « la grande peur des biens pensants notamment dans la fonction publique ».

- La liberté de la presse est rétablie. L’ordonnance du 6 Mai 1944 a permis d’interdire 107 quotidiens - ceux qui avaient continué à paraître après l’occupation - La presse de la résistance domine partout.

- Les partis politiques font leur épuration notamment la SFIO et le parti radical.

C’était également la période où ont été prises les grandes lois économiques et sociales.

- 14 Décembre 1944 : nationalisation des Houillères du Nord et du Pas de Calais.

- 16 Janvier 1945 : nationalisation des Usines RENAULT. Il leur est reproché d’avoir eu une politique collaborationniste, etc.

Dans le domaine social a été prise l’ordonnance du 22 Février 1945 instituant le comité d’entreprise.

Toutes ces mesures traduisent dans leur ensemble le nouveau visage politique de la France. La situation internationale aidant il était possible d’espérer une victoire définitive des forces démocratiques. C’était en réalité sous estimer les possibilités de la droite en France. A fortiori ces forces politiques étaient aidées dans leurs manoeuvres par le capitalisme Anglo- Américain. Les atermoiements et les hésitations traditionnelles chez ces forces se retrouvèrent très rapidement après le débarquement allié en Afrique du Nord le 8 Novembre 1942.

Plusieurs faits ou documents écrits notamment ceux du parti communiste français traduisent la situation confuse qui est apparue à Alger - alors capitale de la France - après la libération de l’Afrique du Nord par les alliés, nous en citons pour mémoire quelques uns.

Il a fallu par exemple trois mois pour obtenir la libération des 7 députés communistes français incarcérés à Alger. Alors que toutes les forces patriotiques françaises étaient mobilisées pour accélérer la libération du pays des lenteurs étaient apportées à Alger pour aider les forces françaises en lutte contre le nazisme. Cette attitude velléitaire fut dénoncée par  Fernand GRENIER dans une déclaration faite à Londres : « Ici (à Alger) dit-il, on parle encore, d’aller libérer le Maréchal, là on rêve de donner le pouvoir au Comte de Paris ; d’autres encore en sont à des dosages prudents à des combinaisons qui font entrer en ligne de compte avant toute autre considération, le maintien pour l’avenir des privilèges du trust », et ‹il ajoute : « oui le drame est que pour certains hommes influents il s’agit de chasser les Allemands de France, mais de maintenir en place après la libération une espèce de fascisme faisant de larges emprunts au régime nazi-fasciste et franquiste »5.

A cela il faudrait également ajouter le retard apporté au voyage du Général DE GAULLE à Alger et la querelle qui l’opposait au sein du « Comité français de libération nationale »6 au Général GIRAUD. Cette opposition était tellement violente qu’elle en empêchait tous les travaux ou délibération du C.N.L. c’est ce que dénonçait le P.C.F. « Au sein même du Comité Français de la libération nationale des idées s’entrechoquent, les doctrines s’opposent les ruptures suivies de réconciliation se produisent ; les combinaisons se nouent et se dénouent », et les « divergences étaient tellement profondes qu’une interruption des séances officielles a été un certain moment jugée nécessaire »7.

Cet ensemble de faits politiques montre combien la partie était loin d’être gagnée par les forces démocratiques .La droite était assez puissante en France pour empêcher une victoire définitive des éléments de la gauche.

L’analyse des principaux points de divergence opposant au sein de C.N.L., les différentes tendances montre clairement d’une part comment dans une large mesure celles-ci conditionnaient l’accélération de la libération de la France et par la même la défaite du nazisme ; d’autre part comment les problèmes de l’après guerre se posaient déjà. Ces divergences portaient sur trois points :

1. Les structures de l’armée nécessaire à la libération de la France.

2. L’épuration des cadres supérieurs de l’Armée, la Marine, l’Aviation et l’Administration.

3. Le rétablissement des libertés républicaines. Cette attitude de la droite n’était pas un acte isolé, c’était un tenant de la stratégie mondiale des forces capitalistes notamment de celles qu’effrayait cette montée du communisme. Et c’est bien pour limiter cette poussée que les alliés occidentaux apportèrent ce retard que l’on sait à l’ouverture d’un deuxième front malgré les demandes réitérées de l’Union Soviétique. Ce retard voulu par les alliés notamment Churchill visait l’affaiblissement et la limitation des forces communistes en faisant supporter tout le poids de la guerre à l’U.R.S.S.

Ce bref tableau de la situation politique dans le monde et en France nous a montré l’évolution qui s’est opérée à la faveur de la deuxième guerre mondiale. Partout des forces nouvelles apparues se consolident et essaient d’avoir l’initiative de la direction politique. Cette, évolution ne se fait pas cependant d’une façon linéaire. Les résistances demeurent ; elles essaient à chaque instant de multiplier les manouvres afin de s’opposer à l’avancée des masses et des peuples les plus opprimés. Ce rapport dialectique entre d’une part les forces nouvelles qui naissent et qui se développent et d’autre part les forces conservatrices a trouvé en Algérie sa parfaite expression. Il s’est concrétisé par un massacre à grande échelle. Ceci découle de la particularité de l’Algérie : Etat colonisé avec toutes ses conséquences politiques, économiques et sociales. Cette structure s’est chargée d’une conjoncture économique particulièrement désastreuse. C’est dans cet arrière fond que vont se placer les événements du 8 Mai 1945. Nous rappellerons la situation économique et sociale afin de pouvoir plus concrètement saisir les forces motrices de ces événements.

 CONTRIBUTION AL’ANALYSE DES ORIGINES  FONDAMENTALES DES EVENEMENTS DU 8 MAI 1945 :  QUELQUES HYPOTHESES 		TALEB BENDIAB Abderrahim

 

 

 D’après les renseignements statistiques de 1937 la valeur totale des exportations de produits de l’agriculture se montraient à 4.330 millions et en 1938 elles étaient de l’ordre de 5.650 millions. Ces chiffres représentaient 90% de l’ensemble des exportations algériennes. Les produits qui ne sont pas d’origine agricole ne représentaient que le 1/10 de la valeur totale soit 540 millions en 1937 et 735 millions en 1938. Dans cette dernière rubrique les produits miniers, représentaient 6 à 8%. L’Algérie n’exportait donc pas les produits fabriqués.

 

II  Tableau économique et social de l’Algérie entre 1939 et 1945

  1. Tableau économique

 

En 1939, l’Algérie était restée un pays à structures et à économie foncièrement agraire. Ces quelques chiffres en sont une illustration (8).

 

 

 

Musulmane

Totaux

Population urbaine

723 000

1 432 000

Population rurale

4 850 000

5 100 000

Population totale

5 573 000

6 532 000

 

 

 

Il ne pouvait en être autrement. L’Algérie colonie ne pouvait pas se permettre de concurrencer les producteurs de la Métropole. Elle ne devait surtout pas donner naissance à un prolétariat industriel. L’usine est dangereuse ; elle groupe les ouvriers ; ils y prennent conscience de leurs valeurs de producteurs et de la force du nombre plus exploités.

La guerre créa une situation nouvelle. Elle coupa les relations entre l’Algérie et la France. Les difficultés constantes et croissantes du trafic maritime perturbèrent les courants commerciaux. L’Algérie isolée se devait de se subvenir à ses propres besoins. D’autre part, l’occupation de la France a permis un transfert des capitaux vers l’Algérie9. Tout un plan d’industrialisation fut élaboré (aciérie à Oran, usine de celluloïds, usine de conserves...). Il y eut donc un début de transformations économiques et sociales. De 1940 à 1943 il y eut dix nouvelles usines implantées10. Les autres projets ont été abandonnés après le débarquement allié en Afrique du Nord. Plus encore certaines parmi celles qui fonctionnaient, fermèrent leurs portes à partir de 1943/45 réduisant au chômage un certain nombre d’ouvriers et aggravant les difficultés du ravitaillement. C’est ce que «Liberté» dénonçait lorsqu’il disait : « alors que les Algériens meurent de froid, 87 métiers à tisser sont arrêtés depuis 11 mois ». Cette mesure faisait perdre à l’Algérie : « 300.000 mètres de drap » et réduisant « au chômage 224 ouvriers et près de, 2.500 fileuses11. La même situation était dénoncée par un tract du PCA de la région de Constantine qui affirmait que : « certains artisans cordonniers musulmans sont restés plus de 6 mois sans percevoir de cuir et n’ont pas touché de fil depuis deux ans »12.

Faut-il voir dans cet arrêt des transformations économiques et sociales un rapport avec la conjoncture politique tel que l’affirme ce texte du PCA « un certain équipement industriel aurait été commencé de Juin 1940 à Novembre 1942 sous la Direction des trusts français qui voulaient aider HITLER à mener la guerre contre l’Union Soviétique. Les projets ont été abandonnés parce qu’ils auraient aidé les défenseurs de la liberté »13.

Cependant, malgré ces transformations l’Algérie était restée un pays caractérisé par une population et une économie presque exclusivement rurale.

Pour illustrer cette évolution économique nous allons aborder plus en détail l’évolution du monde agricole. Nous étudierons les principales productions algériennes d’origine végétale et nous verrons quelles ont été les conséquences de la deuxième guerre mondiale.

Etudions tout d’abord la production vinicole. Ci-joint le tableau :

 

Années

1938

1939

1940

1941

1942

1943

1944

1945

Production en millions de qx

21 490

17 879

14 034

10603

12 313

6 596

9 262

9500

Indices

123

100

83

58

70

35

53

53

Pour faciliter la lecture statistique nous avons ramené tous les chiffres aux valeurs indiciaires. L’année de base étant 1939.

Ce tableau nous autorise à faire quelques observations.

* Baisse sensible de la production vinicole depuis 1938 où la production atteignit le chiffre record de 21 millions d’hectolitres soit en indices équivalent 123. En 1945 elle n’était plus que de 95 millions d’hectolitres soit 53 en valeurs indiciaires.

* 1945 ne constitue pas une année exceptionnelle, elle a été déjà précédée d’années de mauvaises récoltes (voir le tableau).

Tout cela se traduit par une diminution des journées de travail et nous pouvons considérer qu’un certain nombre d’ouvriers agricoles furent réduits au chômage14.

 

Si nous étudions maintenant la production céréalière du pays nous aboutirons à des conclusions similaires ; comme pour le vin la production n’a pas cessé de baisser durant toute la période de guerre.

Le tableau suivant nous le prouve15.

 

Années

1939

1940

1941

1942

1943

1944

1945

Production en millions de qx

24,8

10,2

22,2

12,3

17,2

11,5

4,0

Indice de la production

100

41

89

49

69

46

39

Emblavure en millions ha.

3 274

3 131

3 210

3 247

3 126

2 840

2 581

Jachère en millions ha.

2 590

2 771

2 580

2 651

2 651

2 934

2 581

Ce tableau nous autorise à faire les remarques suivantes :

* En 1939 nous avions 3274.000 hectares de surfaces emblavées. Cette superficie va diminuer avec les années pour atteindre en 1945 2.581.000 hectares. Quant à la production céréalière proprement dite elle subit la même évolution. En 1939 l’indice de la production était égal à 100 en 1945 ; ce chiffre est tombé à 39.

* 1945 fut précédé d’années de mauvaises récoltes. La lecture des indices nous permet d’apprécier cette régression.

S’il est vrai que le rationnement a empêché l’extension des surfaces emblavées il est nécessaire de rappeler ce que fut la politique agricole des gros propriétaires. La guerre a eu comme conséquences la raréfaction des produits de première nécessité comme le blé, le sucre, le café, les tissus … ; il est naturel qu’en cette conjoncture des gens malhonnêtes aient cherché à s’enrichir d’une façon illicite. Le moyen utilisé fut alors d’« affamer les populations c’est à dire réduire (les surfaces emblavées). Les hebdomadaires «Liberté», «Egalité» et le quotidien «Alger Républicain» dénoncèrent la « grève des affameurs » et les « saboteurs de la production ». Liberté du 22 Février 1945 dénonça publiquement Henri Lafuma, gros propriétaire de Valmy qui a préféré laisser en friche ses 400 hectares et le baron de la Mothe, colon à Littré dont la presque totalité de ces terres de 3.000 hectares étaient aussi laissées en friche.

Si nous étendons cet examen aux deux autres principaux produits agrumes, cultures maraîchères nous arriverons aux mêmes conclusions. Mais et à la différence des deux premières productions vin et céréales celles-ci conditionnaient un impact beaucoup plus important.

* D’abord par le travail qu’elle nécessitait culture intensive donc travail intensif.

* Ensuite par la main-d’oeuvre qu’elle employait, une main-d’oeuvre plus nombreuse et plus spécialisée.

* Et enfin par les salaires distribués.

 

Nous reproduisons ci-joint le tableau de la production d’agrumes.

 

Années

1939

1940

1941

1942

1943

1944

1945

Production en millions de qx

1 219

1 355

1 171

1 342

1 162

1 138

1 056

Indice de la production

100

110

95

109

95

93

85

 

Là aussi la production n’a pas cessé de baisser depuis 1939 où elle avait atteint le chiffre de 1.219.000 quintaux. En 1945 elle n’est plus que de 1.06.000 quintaux.

Naturellement cette régression est due en premier à l’effort de guerre. L’Algérie est coupée de la Métropole. Il lui était impossible de se ravitailler en carburant, de se renouveler son parc ou d’utiliser les engrais chimiques.

Il y eut donc d’abord une baisse de la productivité qui se répercuta nécessairement sur la main-d’oeuvre employée. Durant cette période beaucoup d’ouvriers agricoles ont dû perdre leur emploi.

Etudions maintenant l’évolution de la production maraîchère. Les « Annuaires statistiques » nous donnent pour cette période uniquement la production de pommes de terre. Ci-joint le tableau statistique. P 345.

 

Années

1939

 

1941

 

1943

1944

1945

Production en quintaux

1 404 000

1 290 000

1 014 000

853 000

771 000

770 000

650 000

Superftcie

en hectares

20 200

18 300

15 700

15 000

13 900

14 300

13 000

 

La baisse de la production a été ici plus spectaculaire. De 1.404.000 quintaux en 1939 nous sommes passés à 650.000 en 1945. Les années précédant la fin de la guerre connurent la même récession. Mais c’est l’étude des superficies qui est susceptible de nous fournir des indications utiles. En 1939 la production des pommes de terre s’étendait sur 20.200 ha. Cette superficie s’est réduite. En 1945 elle n’atteignait plus que 13.600 ha. Il n’y eut donc qu’une sous utilisation de l’infrastructure en place (barrages, canaux, puits, etc.). Tout cela se traduit par une réduction de la main d’oeuvre employée.

Ce tableau économique nous permet de tirer un certain nombre de conclusions.

* Le fait de guerre a permis l’implantation d’un certain nombre d’usines, afin de répondre à des besoins urgents.

Mais tout cela reste insuffisant. L’Algérie en 1945 a encore une économie et une population presque exclusivement rurales.

Les débuts de transformation s’arrêtent à partir du moment où la victoire des alliés est devenue certaine.

Plus encore un certain nombre d’usines fermèrent leurs portes réduisant au chômage toute un partie de la population civile.

* 1945 fut l’année où le volume de la production a été le plus bas.

Cependant ce ne fut nullement une année accidentelle telle que connaît à intervalles presque réguliers l’agriculture algérienne. Elle a été précédée d’années de mauvaises récoltes.

Le volume de la production a particulièrement chuté à partir de 1943. En 1944-1945 l’Algérie a connu une invasion de sauterelles comme il ne s’en était pas produit depuis longtemps16.

* La diminution des surfaces emblavées a entraîné une sous utilisation de l’infrastructure agricole.

Cette situation économique s’est encore aggravée.

* Par un accroissement de la population de 1939 à 1945 : l’accroissement annuel a été de 130 à 150.000 personnes par an.

* L’émigration de la main d’oeuvre en direction de la Métropole s’est ralentie et elle s’est même arrêtée en 1943 et 1944.

Le tableau suivant est indicatif de cette évolution17.

 

Années

1938

1939

1940

1941

1942

1043

1944

1945

Départs

34 019

24 419

13 974

3 082

13 773

0

0

577 ?

Retours

36 063

32 674

27 824

3 517

2 524

0

0

?

Emigration effectif

- 2 044

- 8 255

- 13 850

- 435

+ 11 249

 

 

?

 

Cette crise économique a eu de graves conséquences sociales. C’est ce que nous allons étudier.

B) Conséquences Sociales.

* Cette situation économique a été aggravée par la politique menée par les gros propriétaires.

Ceux-ci afin d’alimenter le marché noir « sources de profits considérables » pratiquèrent une politique de raréfaction des produits de première nécessité. L’orge taxé à 600 francs le quintal était vendu au marché noir à 2.500 francs. Le blé est arrivé jusqu’à être vendu à 5.000 francs le quintal. Il était taxé è. 850 francs. Les oeufs ont été achetés à 12 francs la pièce...18. Plusieurs scandales éclaboussèrent les antennes de ces marchés, céréales et de pois-chiches furent saisis chez BENGANA. A Relizane, 300 quintaux de céréales furent saisis par les gendarmes chez Monsieur ADDA ABBOU.

* Il y eut également la pratique du « Bakchich payé à des Caïds rapaces ».

Au douar Dra Barouta nul ne peut percevoir son ravitaillement sans payer le « bakchich ». A Relizane le Caïd Loualiche ne distribue que la moitié du ravitaillement dû aux populations « tous les mois ils disposent (ainsi) de 3.900 kilos de sucre ».

* Liberté à l’exemple de tous les autres journaux démocratiques dénonçaient régulièrement ce marché noir et il serait fastidieux d’énumérer tous les détails.

* Cette guerre paradoxalement a permis le développement des affaires.

Une couche bourgeoise autochtone se constitue et se renforce. Elle va amasser des sommes considérables et s’accaparer des biens fonciers urbaines et ruraux. La nouvelle politique économique pratiquée par les alliés va contribuer énormément à cet enrichissement. Le fait de guerre entraîna une politique monétaire inflationniste. En 1939 la circulation fiduciaire était de l’ordre de trois milliards de francs, le 7 novembre 1942 elle était de 12 milliards, en Juin 1943 de 20 milliards et en 1944 de 33 milliards. Or durant la même période la production19 a baissé d’une manière considérable. Dans cette situation les placements fonciers et particulièrement immobiliers représentent un intérêt indubitable. Liberté, nous fait l’historique de plusieurs de ces fortunes constituées frauduleusement ; exemple de ce L. Hadj Mohamed, ce conseiller général déchu de son mandat en 1933 : « En 1939, nous dit Liberté, iI était sur le point de déclarer faillite. Il fut sauvé en allant en 1941 à VICHY où il offrit à PETAIN au nom de l’Islam un chapelet et le livre du Prophète. Il est devenu par la suite un des plus grands trafiquants du marché noir. Ceci lui a permis de devenir propriétaire d’immeubles et de fermes ». Le journal se demande par la suite pourquoi il n’a pas été exproprié. Au contraire il a été désigné pour aller à la Mecque représenter les musulmans20. Un autre exemple nous est également donné .Il s’agit de la fortune du Caïd d’Ogdal (commune Mixte de Djurdjura). Il se nomme Mohamed Said. Avant la guerre il était ouvrier dans une usine de Clermont-Ferrand puis commerçant à Alger. Il fait faillite et avait fait un mois de prison à ce sujet. En 1941 il est nommé Caïd par Vichy et c’est alors le commencement de sa fortune. Durant toute la guerre il a agi avec l’hitlérien Flandrin et le fasciste Laurinex, Président du Conseil Général d’Oran. A eux trois, ils ont acheté les domaines suivants :

- Le domaine de la « Grande Plage » dans la commune de Stora d’une étendue de 423 hectares pour le prix de 4 millions de francs.

- Le domaine de « Hammam Meskhoutine » dans la commune de Clauzel d’une étendue de 1069 hectares pour le prix de 4 millions de francs.

 CONTRIBUTION AL’ANALYSE DES ORIGINES  FONDAMENTALES DES EVENEMENTS DU 8 MAI 1945 :  QUELQUES HYPOTHESES 		TALEB BENDIAB Abderrahim

III Situation politique en Algérie entre 1943 et 1945

A) Etude quantitative et qualitative

du mouvement national.

1) Appréciation quantitative

Le débarquement allié en Afrique du Nord le 8 Novembre 1942 entraîna le rétablissement de certaines libertés démocratiques. Les détenus politiques sont libérés, les partis nationalistes reprirent certaines de leurs activités. Ces mesures eurent des conséquences. Elles développèrent l’action politique et intensifièrent les luttes quotidiennes contre l’arbitraire et l’inégalité. Le mouvement de masses s’est élargi ; il trouva des conditions favorables. Les mutations qui se sont opérées dans les esprits à la faveur de la deuxième guerre mondiale ont été appréciées par les partis politiques.

Voici ce qu’écrit un tract publié par les A.M.L. à l’occasion du deuxième anniversaire du « Manifeste du Peuple Algérien ».

« Pour la première fois depuis un siècle des algériens musulmans pouvaient délibérer sans peur et sans contraintes sur le sol de leur patrie, n’écoutant que la voie de la raison et leur conscience »29.

Très rapidement l’audience des partis s’est élargie; le travail d’organisation fut intensifié. Tous les partis politiques multiplient leurs effectifs. Pour apprécier la puissance du mouvement de masses nous allons présenter successivement chacun des partis nationalistes.

a) Le Parti du Peuple Algérien : P.P.A.

En Avril 1943 furent libérés un certain nombre de militants appartenant au Parti du Peuple Algérien. Messali quant à lui a vu sa détention transformée en assignation à résidence surveillée à Reibeill. Le P.P.A. va reprendre alors son activité dans une semi clandestinité. Son action se développe et son organisation se renforce. Partout se constituent des sections clandestines30. L’analyse de leur répartition géographique indique une implantation plus forte dans le constantinois et particulièrement en petite Kabylie.

- 2 Sections dans l’Algérois, 2 Sections dans l’Oranie,

- 9 Sections dans le Constantinois dont 5 en petite Kabylie.

Parallèlement à ce travail d’organisation se développe l’agitation politique. Des manifestations de rues sont organisées. Les mots d’ordre se référent à la « charte de l’Atlantique ». La diffusion de tracts se multiplie ; des campagnes d’inscriptions murales sont organisées. Dans tout le pays on réclame l’indépendance de l’Algérie, la « Libération de Messali ».

Cependant il fallait étendre toujours davantage l’action politique. Le travail dans la clandestinité ne suffisait pas. Il était nécessaire d’élargir les bases de l’action légale. Dans cette optique le P.P.A. contrôlait un certain nombre d’organisations : les structures légales.

- Les syndicats d’artisans et de commerçants.

Ceux-ci furent organisés en fédérations répartis à travers tout le pays. S’il nous est impossible au stade actuel de la recherche d’en évaluer l’importance nous nous contenterons de retenir leur impact. Cette forme organique permettait de toucher une partie importante de la population d’abord à cause du nombre élevé de cette catégorie socioprofessionnelle et ensuite à cause de la place qu’occupaient les commerçants dans la production. Le syndicat touchait une partie importante de la population et facilitait en période clandestine la transmission des mots d’ordre.

- Les Scouts musulmans algériens.

Cette organisation a été fondée en 1939 par BOURRAS. Elle regroupait exclusivement lycéens et écoliers.

Dans un pays à forte poussée démographique comme l’Algérie, l’élément jeune représentait une proportion de la population non négligeable. Cette organisation comptait en 1945 2 à 3.000 membres employés dans les services d’ordres. La tâche attribuée à cette organisation de masse était le développement du travail d’agitation, la nécessité de vulgariser les mots d’ordre du P.P.A. Les moyens utilisés étaient alors les défilés avec des chansons où on glorifiait la patrie ; la diffusion de tracts, de brochures où on affirmait sa volonté de lutter sans répit contre l’impérialisme français. Ce travail propre à la jeunesse maintenait une certaine tension et à moyen terme pouvait engager les plus hésitants à la lutte.

Le P.P.A. avait également le contrôle de certaines associations sportives exemple M.C.A. (Mouloudia Club d’Alger) ou l’U.S.M.O. (Union Sportive Musulmane Oranaise) etc.

Cette brève énumération des organisations que contrôlait le P.P.A. indique l’importance de son audience et également les différentes couches socioprofessionnelles qui étaient les plus réceptives à ces mots d’ordre : couches petites bourgeoises ; cela impliquait un contenu idéologique particulier, que nous verrons plus loin.

b) l’Association des Oulémas

Comme le P.P.A. et les autres partis politiques, l’association des Oulémas fut obligée de cesser ces activités après le décret du 26 Septembre 1939. Elle ne les a repris qu’en 1943. Mais cette fois-ci son action va se développer sur une grande échelle. Conformément à sa doctrine l’association des Oulémas développa l’éducation par l’implantation de médersa (écoles) et la prédication dans les mosquées. En 1946 on dénombrait 90 écoles construites par les Oulémas. Les finances nécessaires à la construction comme à la gestion des médersas (personnel et entretien du bâtiment) provenaient exclusivement des souscriptions récoltées auprès des adhérents et sympathisants. Cette souscription était nécessairement politique et le geste traduit un engagement, une prise de conscience du phénomène national.

- La prédication fut étendue ; l’interdiction de prêcher dans les mosquées qui fut prise en 1933 est levée. L’audience des Oulémas va être plus grande. Leur prédication s’étend à tous les fidèles qu’ils soient ou non sympathisants de l’action politique des Oulémas.

- Parallèlement à ces deux formes d’action ; l’association des Oulémas donnait aux fêtes religieuses Aïd El Seghir, Mouloud …) une forme solennelle. C’était une occasion de rappeler le passé historique du monde musulman, de le glorifier. On véhiculait aussi l’idéologie nationaliste derrière la défense de l’Islam et de la langue arabe. A l’exemple des scouts musulmans algériens les Oulémas organisaient à l’occasion des fêtes religieuses des sorties champêtres. C’était alors une occasion de défiler en répétant les hymnes nationalistes ; on jouait également toujours à l’occasion de ces fêtes des pièces théâtrales (riwayat) où dans des thèmes choisis on glorifiait le passé historique, la pureté de l’islam primitif, l’action des califes orthodoxes etc.

- Le travail des Oulémas comme celui du P.P.A. fut très intense. Ces deux efforts loin de se concurrencer ou de s’opposer se conjuguaient pour développer au maximum l’éveil des masses autour du mot d’ordre d’indépendance de l’Algérie.

c) Les Amis du Manifeste de la Liberté « A.M.L. »

Les Amis du Manifeste de la Liberté furent une association plutôt qu’un parti politique. Ce groupement fut crée à Sétif le 15 Mars 1944 par Ferhat Abbas. Son programme d’action se réfère essentiellement à la charte de l’Atlantique et défend l’idée d’une Algérie autonome fédérée à la France. Cependant très tôt les A.M.L. prirent le caractère d’un vaste front regroupant tous les courants anticolonialistes. On y retrouvait en plus des élus algériens, les militants du P.P.A., ceux de l’association des Oulémas etc. à l’exception du parti communiste algérien. Cette forme d’organisation a permis très rapidement aux A.M.L. de connaître un grand essor plus de 500.000 adhérents, affirment Charles André Julien32, 100.000 selon Ferhat Abbas33. Il est vrai que ces deux chiffres sont très loin les uns des autres. Il nous est impossible au stade actuel de les vérifier, nous retiendrons cependant l’importance et la puissance du mouvement national que ces deux chiffres suggèrent.

- Les sections s’organisent un peu partout au niveau de chaque ville et village, environ 200 sections sont représentées au congrès de Mars 1945, se répartissant ainsi en 85 sections pour le département de Constantine, en 53 sections pour le département d’Alger, en 25 sections pour le département d’Oran.

- L’action des A.M.L. était soutenue par une propagande intense variée.

- Presse écrite « Egalité » hebdomadaire en français de l’association créée en septembre 1944. Son titre était un indicatif du programme politique revendiqué au début par les A.M.L. Cet hebdomadaire couvrait tout le pays ; son premier tirage était de 15.000 exemplaires. A la veille du 8 Mai 1945, il atteignit 35.000 soit en sept mois plus que le double dans un pays où 90% de la population était analphabète. Le contenu de tout le journal - tiré sur quatre pages - était politique.

Parallèlement à cette propagande écrite doublée par le tirage de nombreux tracts, la propagande orale tenait également une place importante.

Ferhat ABBAS était par exemple en continuel déplacement dans le pays pour animer des cycles de conférences. Ceux-ci gravitaient tout autour du programme des A.M.L.

- Mais il y avait et surtout l’action des militants à l’intérieur des sections ou cellules. Une activité intense était menée afin de sensibiliser et de mobiliser les plus larges masses.

- Très tôt et dans un laps de temps la puissance du mouvement national prit une telle ampleur que les responsables en furent débordés. Au congrès de Mars 1945 il n’était plus question d’une République Algérienne fédérée à la France, mais on parlait de la création d’un « Parlement » et d’un « Gouvernement Algérien » Ferhat ABBAS et ses amis ont été dépassés. Ils ont sous estimé la puissance du mouvement national.

2°) Appréciations qualitatives

- A la veille du 8 Mai 1945 le programme politique des A.M.L. avait beaucoup évolué et dans un sens plus radical. Si l’indépendance n’était pas encore un mot d’ordre explicité les deux principales revendications « Parlement » et « Gouvernement Algérien » impliquaient un tel objectif.

- L’attitude des A.ML. vis à vis du conflit mondial était officiellement la neutralité. Selon leur affirmation l’Algérie n’était pas concernée directement34. Cette sous-estimation du danger nazi était inhérente à l’idéologie nationaliste. Certes si la revendication de l’indépendance était juste celle-ci ne tenait pas compte de cette fragilité du rapport de force à l’échelle internationale telle que nous l’avons présenté ci-dessus. Cette insuffisance dans l’analyse doctrinale a permis à différents courants idéologiques de traverser les masses algériennes et de s’implanter, « les masses musulmanes sont remuées par des courants multiples de propagande diverse » déclare dans son rapport politique le responsable du parti communiste algérien de la région de Constantine35.

- Cette propagande a rencontré un terrain favorable. Nous allons essayer d’analyser les principaux courants :

a) propagande nazie et fasciste

- Ces courants étaient véhiculés en Algérie par une propagande orale.

Elle fut judicieusement menée :

- Radio Berlin : Elle émettait en langue arabe par la voix de Younes Bahri un Irakien.

Nous reproduisons ci-joint un extrait d’un appel en langue arabe adressé aux peuples d’Afrique du Nord par Radio Berlin « Habitants de l’Afrique du Nord, les batailles qui commencent à l’Ouest sont parmi les plus sanglantes de la guerre. Il est de votre devoir le plus impérieux de résister à nos ennemis et d’empêcher les alliés de vous jeter dans cet enfer. Hommes du Maghreb debout. Défendez-vous, empêchez le traître de Gaulle de se servir de vous. L’Allemand n’est pas votre ennemi. Si vous êtes sur un théâtre d’opérations quelconques, faites votre possible pour rejoindre les lignes allemandes. Les Allemands vous recevront et vous traiteront bien. Vous serez en sécurité jusqu’au jour où vous rentrerez dans vos demeures »36. Voici également cet appel du grand muphti de Jérusalem : « l’Allemagne est l’ami des arabes. Elle combat dans cette guerre pour l’Islam également. Aussi je vous demande de faire circuler ces tracts parmi vous »37.

- Radio Bari en Italie : Elle émettait particulièrement à l’intention de la Tunisie, de la Syrie, du Liban et de la Palestine.

- De radio Séville et radio Salamanque, l’abbé Lambert s’adressait aux musulmans en leur demandant de faire la guerre sainte aux Juifs.

- Propagande écrite

Celle-ci agissait directement en Afrique du Nord par la publication de journaux et de tracts. Ces derniers étaient édités par le consul d’Italie en Tunisie en accord avec le résident général Peyrouton de nombreux périodiques. On pouvait dénombrer :

- Un quotidien l’Unioné, deux hebdomadaires : l’Africano et Cocodé, un mensuel illustré : Pagine Méditerrannée, un journal en arabe : Nahda.

D’autre part le régime de Vichy utilisait la démagogie pour rallier à lui le maximum d’Algériens. En 1940, il prit une loi interdisant aux musulmans de consommer de l’alcool. La radio d’Alger établissait des commentaires où on affirmait que depuis l’application de cette loi les ménages musulmans vivaient en paix.

Vu les conditions de l’époque et les moyens utilisés, la propagande nazie avait rencontré une certaine audience auprès des masses arabes. Cette propagande n’était pas simplement liée au fait colonial, elle avait aussi des rapports avec l’installation massive des Juifs en Palestine. Certains se sont illusionnés. Ils ont essayé d’engager le mouvement nationaliste derrière Hitler. Ils se sont donc faits les partisans du nazisme et ont milité pour la victoire de l’Allemagne Hitlérienne. Cette tactique dont les conséquences auraient été catastrophiques non seulement pour les algériens mais aussi pour l’humanité toute entière est l’expression de ce pragmatisme politique qu’on trouve chez certains militants nationalistes.

Ils n’ont pas eu la capacité d’analyser le danger hitlérien. Leur engagement à côté de l’Allemagne hitlérienne créait une confusion générale38.

b) Propagande libérale Anglo-américaine

Elle a aussi exercé une forte pression. Son travail était d’autant plus facilité que les Etats Unis bénéficiaient d’un large crédit auprès des peuples colonisés. Ils passaient pour être des champions de l’anticolonialisme. La promulgation de la charte de L’Atlantique dont les Etats Unis furent les principaux rédacteurs est venue s’ajouter au crédit dont bénéficiaient les alliés occidentaux.

D’autres facteurs sont venus se conjuguer pour développer l’audience des Anglo-américains.

La guerre a mis en valeur une nouvelle source d’énergie, le pétrole. L’expansion du capitalisme américain lié à leur engagement à côté des alliés a accru leur mainmise sur les richesses du sous-sol au monde arabe. Désireux de contrôler totalement le pétrole du Moyen Orient « les Gouvernants tant anglais qu’américains n’avaient cessé de combler de leurs générosités les gouvernements arabes et en 1943 Washington aborda la question d’un pipe line entre la mer et la concession d’Arabie. »

La position géographique du monde arabe présente d’autre part pour les alliés occidentaux une grande importance stratégique. Les luttes d’influence prirent un caractère aigu. Il y eut des oppositions et des attaques. C’est ainsi que le Général Spears qui fut ministre de la Grande Bretagne en Syrie et Liban attaqua devant la chambre des communes et dans la presse londonienne la politique coloniale française au Moyen Orient. Cette politique selon lui : « serait de telle nature qu’en s’en rendant complice la Grande Bretagne risquerait de s’aliéner la sympathie du monde arabe et par conséquent de porter atteinte à ces intérêts essentiellement dans cette région du monde »40.

Mais il y avait surtout la puissance économique des Etats Unis qui exerçait de fortes pressions. Cette pression était d’autant plus forte vu que la guerre avait entraîné une raréfaction des produits de premières nécessités et essentiellement alimentaires. La misère était généralisée ; or le débarquement anglo-américain avait permis de légères améliorations ; l’Echo d’Alger développa à plusieurs reprises dans ses colonnes cet effort fournit par les alliés « A cause de la guerre et de ses exigences dit-il, les gouvernements alliés n’ont pu restaurer complètement le commerce nord-africain, et lui rendre son rythme et son étendue, mais ils se sont efforcés en dépit des difficultés de fournir au maximum les produits nécessaires à la population et à la reprise du commerce et des industries. C’est ainsi qu’au cours de l’année 1943 : 142.955 tonnes de sucre, 68.260 tonnes de farine, 16.240 tonnes de lait en poudres, 5.068 tonnes de savon, 3.799 tonnes de chaussures et cuirs pour semelles, 10.749 tonnes de tissu et vêtements... ont été débarqués sur les rivages de l’Afrique du Nord en provenance des Etats Unis. De leur côté, nos alliés britanniques ont effectué des livraisons très importantes. Ils ont notamment envoyé 845.882 tonnes de charbons depuis le débarquement des armées libératrices en Afrique du Nord »41.

Tout cet ensemble de faits militait en faveur des alliés et rendait les Algériens plus réceptifs à leur propagande. Ceci se traduisit concrètement par les contacts fréquents qu’eut Robert Murphy avec les nationalistes et particulièrement Ferhat Abbas. Voici ce qu’écrit Charles André Julien : « Mr. Murphy représentant personnel du Président Roosevelt... reçut Mr. Ferhat Abbas à plusieurs reprises pour s’entretenir avec lui des applications possibles de la Charte de l’Atlantique à l’Algérie »42.

Cette propagande des alliés occidentaux a été violemment combattue par le parti communiste algérien voici comment le rapporteur politique du comité régional de Constantine explique l’aide des américains : « ils portent du sucre, du savon, font un trafic ; ils se penchent sur la misère du peuple tout cela pour l’amadouer. Mais un jour nous étalerons au grand jour l’esprit raciste de Messieurs les Yankees et leurs manières de traiter les nègres et la compareront aux règles qui régissent les relations raciales des populations de l’U.R.S.S. Ceux qui pensent qu’un autre impérialiste les libérera commettent une erreur fatale ou font un calcul intéressé »43.

c) Propagande des pays arabes

La deuxième guerre mondiale avait profondément secoué les pays arabes dont les territoires avaient été le théâtre des opérations militaires (Bataille d’Al Alamein). Ces événements ont accéléré la prise de conscience politique et ont permis à ces pays de poser le problème de leur indépendance (Syrie, Liban indépendants en 1945).

D’autre part cette revendication de l’indépendance était vue dans le cadre général de l’unité arabe : « l’union politique du monde arabe ne prendra une valeur réelle et agissante que lorsque tous les pays arabes se débarrasseront de la domination étrangère et qu’ils jouiront d’une entière indépendance » déclare le speaker de la « Voix arabe libre »44.

Les trois pays du Maghreb étaient inclus dans cette revendication. La même radio parlant de la « future organisation de monde Arabe » proclamait que « le Maroc, l’Algérie et la Tunisie sont un morceau de l’ancien empire Arabe et sont considérés historiquement comme des pays arabes. Qu’on demande aux Arabes de l’Afrique du Nord leur opinion sur leur situation et sur leur avenir ils répondront qu’ils sont avant tout arabes et musulmans et qu’ils veulent rester tels. Alors comment peut-on concevoir une unité arabe sans l’Afrique du Nord ? L’opinion des Arabes sur leur sort doit retenir l’attention des alliés à la conférence de la paix », cette déclaration allait dans le sens de celle faite par Nahas Pacha, Premier Ministre Egyptien devant la radio de la B.B.C. : « J’estime, dit-il, que l’Afrique du Nord doit participer aux entretiens qui se déroulent sur le problème de l’unité arabe, tant l’Algérie que la Tunisie. Le problème de la Tunisie et de l’Afrique du Nord est plus délicat mais nous ferons tout pour venir en aide à ces pays »45.

Ce sont là les principaux courants politiques qui ont traversé les mouvements nationalistes algériens. Ceux-ci n’avaient aucun soubassement idéologique en dehors de la revendication de l’indépendance. Cependant en « dépit de cette doctrine relativement indigente »46, les A.M.L. sont arrivés à drainer derrière eux la quasi totalité du peuple algérien. Cette faiblesse idéologique se répercuta sur l’ensemble des mouvements nationalistes. L’insuffisance des cadres en nombre et en qualité n’a pas permis de s’opposer aux courants déviationnistes ou opportunistes relevés ci-dessus. C’est ce que reconnaît El Moudjahid, organe centrale du FLN – ALN « on lui (il s’agit des A.M.L.) a attribué 500.000 membres, chiffre probablement exagéré mais qui souligne une ampleur de nature à l’assimiler plus à une colossale manifestation plébiscitaire qu’à une organisation de combat. Les cadres existants étaient cruellement insuffisants face au développement vertigineux du mouvement. Cette pénurie rendait de plus en plus difficile la maîtrise de l’ensemble et son contrôle par la direction. C’était la voie ouverte aux infiltrations et aux entreprises souterraines de l’adversaire et de ses agents provocateurs »47.

Devant cette poussée du mouvement national le gouvernement français fut obligé de faire un certain nombre de concessions. Nous rappelons les principaux acquis :

* L’ordonnance du 7 Mars 1944 octroie à une minorité d’Algérien - 60.000. -la citoyenneté française dans le cadre du statut personnel.

* La nomination d’Yves Chataigneau48 au poste de Gouverneur Général de l’Algérie.

* L’épuration de ceux qui se sont compromis avec Hitler.

* L’adoption par le gouvernement d’un certain nombre de mesures à caractère économiques, sociales et culturelles.

Le conseil des ministres du 25 Octobre 1944 adoptant le projet de Catroux fait la communication suivante : « scolarité totale de l’enfance algérienne, extension des services algériens de santé, d’hygiène et d’assurance, accession complète des musulmans au bénéfice des lois sociales, amélioration de la condition des petits agriculteurs musulmans, développement économique de l’Algérie, création d’industries susceptibles d’utiliser une abondante main d’oeuvre musulmane »49.

Les colons s’inquiétaient donc et pour une double raison :

- De la montée du mouvement national dont l’expression politique et idéologique est devenue plus radicale.

- Le gouvernement français fait des concessions et établit tout un programme d’évolution politique.

Leur réaction s’orienta dans ces deux directions.

 CONTRIBUTION AL’ANALYSE DES ORIGINES  FONDAMENTALES DES EVENEMENTS DU 8 MAI 1945 :  QUELQUES HYPOTHESES 		TALEB BENDIAB Abderrahim

B) Attitude des colonialistes et

multiplication des provocations.

Leur première tactique eut pour objectif d’exercer des pressions sur le gouvernement français pour l’obliger à arrêter toutes nouvelles concessions. Ils agissent sur les éléments droitiers de la résistance (De Gaulle, Bidault, Pleven ...) et leur développent l’idée de la grandeur de l’Empire. L’octroi de la citoyenneté aux Algériens avait pour eux un contenu très dangereux. Ils craignent d’être submergés par le nombre. L’analogie avec la décision de l’Empereur Caracalla qui avait octroyé la citoyenneté romaine à tous les sujets de l’Empire a été établie. Cette mesure avait été selon eux à l’origine de la chute de Rome50.

Cette propagande démagogique a trouvé des gens attentifs au sein du C.N.L. et du gouvernement français. Les conséquences furent immédiates :

- Le travail de l’épuration en Algérie fut ralenti, tous les hauts fonctionnaires du Gouvernement Général (Préfets, Sous Préfets, Administrateurs ...) restèrent sur place malgré les accusations portées contre eux.

Ils vont continuer à utiliser leur pouvoir administratif à des fins colonialistes. Ils usent de leurs prérogatives pour protéger l’organisation féodale des Caïds et sont velléitaires quant à la nécessité de poursuivre les trafiquants du marché noir « à tous les niveaux, ils font preuve de nonchalance et de négligence ». Au moment où la presse relevait des cas d’inanition, des stocks de ravitaillement pourrissaient dans les silos. Liberté du 12 Avril 1945 nous signale que le tribunal d’Alger eut à juger une affaire de 600 tonnes de confiture devenue impropre à la consommation à cause du blocage prolongé de la marchandise. Le maintien dans des postes administratifs élevés de cadres politiquement réactionnaires et les velléités démocratiques du gouvernement français facilitent le travail d’agitation des colons en vue de susciter la provocation. La crise sociale décrite ci-dessus alimentait un climat de peur et de tension. Les mieux nantis vivaient dans la crainte d’une insurrection ou de révoltes. La mystique de la clandestinité était largement développée. Le déplacement à travers les campagnes algériennes de masses paysannes à la recherche du travail et du pain exacerbait les esprits. Des slogans les plus fantaisistes et les plus alarmants circulaient, tel que le sang va couler : le signal du mouvement est proche, « se tenir prêt pour le coup dur »51.

Les appels au calme étaient lancés de toutes parts. L’hebdomadaire « Egalité », inquiet de cette situation appelle la population à se maîtriser : « Le comité central des Amis du Manifeste ému par les informations qu’il reçoit quotidiennement, demande à tous les militants de ne pas répondre aux provocations et aux provocateurs ». Egalité, 23 mars 1945.

Quant aux partis communistes algériens et français, ils ont rendu les colons directement responsables de cette situation de crise. Le bureau politique du P.C.F. déclare après avoir écouté un rapport d’Amar Ouzegane « constater le développement rapide dans tout le Maghreb d’une politique anti-française et antimusulmane. La cause en est que les grands profiteurs de la trahison enrichis dans la fondation de sociétés demandées par Goering et dans l’armement et le ravitaillement des armées de Rommel non seulement ne sont pas châtiés mais tiennent toujours tous les leviers de commande économiques, financiers et administratifs en Algérie, en Tunisie, au Maroc. Ils sont ainsi à même de protéger la cinquième colonne et se livrent à des provocations contre les populations Nord Africaines et contre la France ».52

Quant à la conférence des partis communistes algérien, tunisien et marocain tenue à Alger le 28 février 1945 dénonce « l’état de famine organisée dans la campagne Nord Africaine comme une tentative délibérée ».

Des éléments fascistes apparaissent en vue de susciter des émeutes de la faim et des troubles qui pourraient dans leur esprit favoriser l’Allemagne hitlérienne, nuire à l’Union des populations de l’Afrique du Nord avec le peuple de France et justifier une répression sauvage, et la suppression des premiers et récents progrès accomplis dans la voie de la démocratie.

Dans ces conditions, la conférence considère que la solution rapide du problème du ravitaillement, de la satisfaction des légitimes revendications des populations Nord africaines est indispensable pour assurer l’union de ces populations et leur participation effective à l’effort de guerre53.

Cette analyse est appuyée par le Bureau politique du P.C.F qui dans sa séance du 15 Mars 1945 déclare avoir « constater le développement dans les pays nord-africains d’un vaste complot de traîtres et de fascistes. D’une part ces éléments organisent délibérément la famine afin de susciter des troubles favorables à l’Allemagne hitlérienne d’autre part ils s’arment ouvertement en vue de profiter des émeutes de la faim qu’ils s’efforcent de provoquer pour déclencher une répression féroce et obtenir la suppression des premiers décrets récemment promulgués »54.

La crainte de manifestations populaires incontrôlées suivies de répression était appréhendée par tous les courants politiques. La situation économique et sociale et les velléités démocratiques du gouvernement français légitimaient cette peur. Ce climat insurrectionnel était également appréhendé par les Colons et dans une certaine mesure souhaité. La lettre qu’ils ont adressée au Préfet de Constantine en Avril 1945 est significative de l’état d’esprit des campagnes algériennes. Cette lettre était ainsi libellée « Les Conseillers Généraux soussignés réunis à Constantine à l’occasion de la réunion ordinaire d’Avril tiennent à vous faire part de l’émotion qui ne cesse de grandir dans les campagnes algériennes depuis un an chez les colons d’origine française ; après avoir énuméré quelques faits d’hostilité, ces conseillers généraux émettent l’hypothèse d’une vraisemblable insurrection. Tous ces faits réunis sont des signes inquiétants ou possibles d’événements isolés dans les campagnes algériennes, dans ces mêmes campagnes où le commerce clandestin d’armes de guerre se fait pour ainsi dire ouvertement depuis trois ans. Si l’on songe que l’Algérie est à la veille d’une disette agricole sans précédent depuis de nombreuses années et que cette situation peut provoquer un drame général brusque dont il serait difficile de limiter les désastreuses conséquences, il apparait bien aux esprits désormais prévenus que ce n’est plus par des paroles de prudence et des appels aux sentiments que l’on peut conjurer le mal qui s’annonce ».

Le transfert de Messali Hadj de Reibeil à Brazzaville amplifia encore le mouvement.

C’est dans ce cadre politico-économique que vont se dérouler les événements du 8 Mai 1945. Des manifestations à l’occasion de la fête du travail et du 8 Mai eurent lieu à travers tout le pays56 mais aucune de celles-ci n’a atteint en intensité celle de la région de Sétif-Guelma-Kherrata. La répression sanglante qui s’en est suivie s’est étendue sur 6.000 km², soit le 1/50 de l’Algérie du Nord représentait le 1/10 de la population soit 730.000 habitants. Il s’agit d’une population à forte densité - 121 habitants au kilomètre carré alors que la moyenne totale de l’Algérie du Nord est de 24 - avec un habitat regroupé et la population des agglomérations urbaines (Sétif, Guelma) a gardé de solides attaches avec la campagne. Tout ceci a permis une propagation facile des événements jusqu’à s’étendre sur toute la Petite Kabylie. Le massacre a duré une dizaine de jours : 45.000 Algériens ont trouvé la mort soit le 1/16 de la population de la Petite Kabylie. Cent deux européens ont été victimes de ces événements. Parmi (eux) il y avait peu de colonialistes affirme Ferhat Abbas. Pas un seul féodal. La plupart d’entre elles était des braves gens parmi lesquels les A.M.L. comptaient beaucoup d’amis ».

Un autre témoignage en tout point identique à celui-ci nous est rapporté par le quotidien algérien El Moudjahid recueilli auprès d’un ancien militant de la région de Sétif : « La plupart de ces victimes (européennes) étaient comme par hasard connues pour leurs sentiments progressistes et jouissaient de la confiance de la population »57.

Il ressort de ce qui vient d’être présenté que les événements du 8 Mai 45 ont eu lieu dans un cadre économique, social et politique particulier. Quant à déterminer quelles en sont les causes profondes il nous paraît plus juste de dire qu’elles peuvent être divisées en trois grandes catégories : politique, économique et sociale et il n’y a souvent pas de ligne de démarcation entre elles, elles s’interpénètrent souvent.

Il nous paraît cependant nécessaire de dégager l’importance des facteurs économiques qui au cours de cette conjoncture très particulière ont constitué l’élément déterminant de la prise de conscience politique. Il s’agit d’une mise en question globale du pouvoir colonial responsable d’une atmosphère de malaise croissant.

Ces mêmes facteurs économiques ont d’ailleurs puissamment concouru à unifier ce front commun auquel nous avons assisté et qui était composé -paradoxalement- de catégories sociales aussi différentes que les ouvriers agricoles, les paysans sans terre, les Khammès, les gros propriétaires fonciers, les fonctionnaires, les gens de professions libérales, les commerçants, les ouvriers tous dressés contre la hausse des prix et les difficultés d’accès au circuit monétaire et au ravitaillement.

Si nous sommes peut-être arrivés à déterminer les causes principales des événements du 8 Mai 1945 deux problèmes fondamentaux restent posés :

- Qui avaient intérêt à l’organisation de ces manifestations, et dans quel but ont-elles été organisées ?

Certains militants du P.P.A. voulant profiter de l’état de faiblesse de la France ont tenté de déclencher un mouvement d’insurrection général dans tout le pays et proclamer ainsi l’indépendance de l’Algérie. Cependant le comité central du P.P.A. aurait reporté l’ordre d’insurrection quelques heures avant le déclenchement des troubles.

- Dans cette optique, trois hypothèses peuvent être avancées.

* Le contre-ordre serait arrivé trop tard à la Kasma de Sétif du P.P.A. et par conséquent il n’était plus possible d’arrêter la manifestation

* L’organisation de la manifestation aurait été prise sous l’initiative de responsables locaux malgré l’avis contraire du Comité Central du P.P.A.

* Les cadres locaux du P.P.A. auraient été dépassés par l’ampleur du mouvement de masse. Il n’était plus possible d’arrêter la manifestation et vu la faiblesse des cadres, ce mouvement s’est transformé en tentative d’insurrection.

- Malgré tout l’idée de la provocation avancée avant comme après, les manifestations semblent-être corroborée par les différents faits et indices cités ci-dessus. De ce fait la mauvaise organisation de la manifestation, les contre-ordres ou les hésitations ont largement facilité les agissements des éléments colonialistes. L’objectif que visaient les colonialistes était l’étouffement définitif du mouvement patriotique.

- La rapide propagation de ces événements à toute la Petite Kabylie est due au riche passé historique de toute cette région (royaume des Beni Hammad, celui des Fatimides...) et aux traditions de lutte de la paysannerie algérienne (période romaine, celle de la Régence, de Mokrani...).

- Le 8 Mai 1945 marque ainsi la fin des méthodes anciennes de lutte (révoltes paysannes) et l’enracinement d’un genre nouveau (partis politiques) dans le combat libérateur contre le colonialisme et pour la justice sociale.

 

TALEB BENDIAB Abderrahim

Revue Algérienne des Sciences Juridiques Economiques et Politiques (RASJEP) 1976. N°2. pp 331 à 364.

Avec l'aimable autorisation des Editions APIC.
 

Notes :

1. NOUSCHI (André), Naissance du nationalisme algérien. Paris, éd. de Minuit.

2. AINAD TABET Redouane, le 8 mai 1945 : jacquerie ou revendication de la terre. In Revue Algérienne des sciences juridiques économiques et politiques. Volume 9 N° 4 Déc. 1972 pp. 1007-1015.

3. Nous remercions Monsieur Paul ESTORGES d’avoir voulu mettre à notre disposition sa documentation constituée de rapports de correspondances... sur les évènements du 8 Mai 1945.

4. DE GAULLE (Charles) ; - Discours et messages. Paris, Plon, p. 402-403.

5. Déclaration de Fernand GRENIER délégué à Londres du Comité Central du P.C.F. sur les évènements d’Afrique du Nord. Article paru dans France le 20 février 1943 et reproduit à Alger sous forme de tract.

6. Comité français de libération nationale (CNL) constitué à Alger le 31 Juin 1943.

7. Extrait d’une « déclaration » faite par les « 27 députés communistes français » le 12 Juin. 1943. Cette déclaration fut publiée à Alger sous forme de tract.

8. Tous les chiffres exploités sont ceux communiqués par les « annuaires statistiques » de l’Algérie sauf indication contraire.

9. Voir l’étude du journal « Le Monde »du 13 août 1946.

10. Voir « Annuaire général du Patronat » 1953.

11. Liberté du 11 janvier 1945 n° 81.

12. Extrait d’un tract diffusé par la région de Constantine du P.C.A. juin 1943 d’après le contexte.

13. Ecole des cadres du parti, cours intitulé « Programme de Grève » Professeur Jean TEISSERE, 17 janvier 1944.

14. Cette conclusion est vraie essentiellement pour l’Oranie et l’Algérois où la culture du vignoble occupait une place importante.

15. Cette conclusion est vraie essentiellement pour les Hautes plaines sétifiennes où la culture des céréales occupait une place importante.

16. Le Monde du 13 août 1946 n° 510.

17. Voir MURACCIOLE (L..) ; L’émigration algérienne. Aspects économiques sociaux et juridiques. Alger, Ferraris, 1950, p. 31.

18. Tous les chiffres et exemples sont tirés de « Liberté » des années, 1944- 1945.

19. Chiffre donné par « Le Monde » du 13 août 1946.

20. Liberté du 4 janvier 1945 n° 80.

21. Cité par BERQUE (Augustin), La «Bourgeoisie Algérienne». In Hesperis T. XXXV i» et 2ème trimestre 1948 p. J. à 19.

22. Les chiffres ont été tirés d’un tract édité par la région de Constantine du P.C.A. et intitulé les « Actes » juin 1943 d’après le contexte.

23. CHATAIGNEAU (Yves). Les Réformes en Algérie. Conférence de presse tenue par Yves Chataigneau, Gouverneur Général d’Algérie le 28 mai 1946 (séries textes et documents XVI), p. 14.

24. Voir l’article de PRENANT (André). Facteurs du peuplement d’une ville intérieure, Sétif. Paris, Annales de géographie nov. déc. 1953, n° 334, pp. 434-451.

25. Liberté du 22 février 1945 n° 87.

26. Liberté du 4 janvier 1045 n° 80.

27. Liberté du 4 janvier 1945 n° 80.

28. Le Monde du 13 août 1946 n°510.

29. Tract publié à l’occasion du « deuxième anniversaire du Manifeste du peuple algérien » le 10 février 1945, en majuscule dans le texte.

30. De 1943 et 1944 les sections suivantes furent organisées Alger, Blida, Tlemcen, Nemours, Khenchela, Tébessa, Constantine, Bougie, Djidjelli, Bordj Bou Arreridj, Philippeville, Sétif, Saint Arnaud. Voir Collot (Claude). Le Parti du peuple algérien. In Revue Algérienne des sciences juridiques économiques et politiques. Vol. VIII. N° 1 mars 1971 pp. 133 à 204.

31. De 1943 à 1944, les sections suivantes furent organisées Alger, Blida, Tlemcen, Nemours, Khenchela, Tébessa, Constantine, Bougie, Djidjelli, Bordj Bou Arreridj, Philippeville, Sétif, Saint Arnaud.

32. JULIEN (Charles André). Afrique du Nord en marche. Paris Julliard.

33. ABBAS(Ferhat). La nuit coloniale. Paris, Julliard.

34. Voir à ce sujet l’attitude de Ben Khedda. Collot (Claude). Le Parti du peuple algérien. In Revue Algérienne des sciences juridiques et politiques Vol. VIII. n°1, mars 1971, pp. 133 à 204.

35. Extrait d’un rapport politique présenté à la conférence régionale de Constantine le 20 août 1944. 36. Appel de Radio Berlin, tiré d’un ensemble d’archives privées.

37. Appel lancé par Radio Berlin le 18 janvier 1944. Les tracts qui mentionnent le grand muphti sont ceux lancés par les avions allemands et adressés aux troupes africaines dans le Sud de l’Italie.

38. Si ce courant pro allemand était minoritaire au sein du mouvement nationaliste, il avait cependant une audience auprès du peuple.

39. Le Monde n° 37 du 30 janvier 1945.

41. Le Monde n° 38 du 31 janvier 1945.

41. Echo d’Alger du 28 et 29 septembre 1944.

42. JULIEN (Charles André). L’Afrique du Nord, en marche... p. 281.

43. Extrait du rapport politique fait au comité régional de Constantine le 9 juillet 1944.

44. Extrait des différentes déclarations de la Voix Arabe Libre qui émettait du Caire et appartenait à un ensemble d’archives privées.

45. Déclaration de Nahas Pacha sur l’unité arabe faite devant la radio de la BBC (Londres), 1er mars 1944.

46. Collot (Claude). Art. cité. In Revue Algérienne... Vol VIII. n°1.

47. El Moudjahid du 4 juillet 1958. N° 26;

48. Yves Chataigneau a été violemment attaqué par les Colons ; ils lui ont donné le sobriquet de «Chataigneau Ben Mohamed».

49. Echo d’Alger, 26 octobre 1944, Constantine le 9 juillet 1944.

50. Voir à ce sujet le témoignage de Geraud Jouve « Aux sources de la rébellion algérienne ou l’ombre de Caracalla » paru dans « Le Monde » du 29 et 30 mars 1970.

51. Un travail identique à celui de G. Lefévre « La grande peur de 1789 » est à faire.

52. Humanité du 5 janvier 1945, procès verbal du Bureau politique.

53. Liberté du 8 mars 1945.

54. Liberté du 22 mars 1945

55. SARRASIN (Paul - Emile). La Crise algérienne. Paris, éd. du CERF. 1949, pp. 203-206.

56. Selon les témoignages recueillis auprès des anciens militants, le mot d’ordre du P.P.A. était de participer à tous les débats afin de populariser les mots d’ordres « parlement algérien ».

57. El Moudjahid du 9 mai 1974.

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