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Le désordre colonial. L’Algérie à l’épreuve de la colonisation de peuplement. Hosni Kitouni.

5 Mars 2019 , Rédigé par bouhamidi mohamed Publié dans #Notes de lecture

Le désordre colonial. L’Algérie à l’épreuve de la colonisation de peuplement. Hosni Kitouni.

 

Par Mohamed Bouhamidi.

Un sentiment principal domine au sortir de ce livre : nous avions encore beaucoup à savoir sur l’entreprise de la colonisation. Mais bien plus, ce livre éclaire les côtés qui nous restaient obscurs du simple point de vue humain : comment les généraux français, « les plus grands esprits » français de l’époque, leurs symboles littéraires y compris et surtout Victor Hugo, ont-ils pu tirer gloire des effroyables massacres et des méthodes de crimes de masse commis sur notre peuple ?

Nous avions tous lu, ou au moins un peu lu, ces lettres d’autoglorification d’officiers  français fiers du nombre de cadavres laissés derrière, du nombre d’oreilles coupées ou de femmes violées. Nous n’arrivions pas, du point de notre humanité et de notre anthropologie à en comprendre la logique.

Nous savions, tous, que le racisme permettait de tuer des hommes-autres que soi, car il les classait dans des catégories de la zoologie, pas de l’anthropologie, fut-elle coloniale. Mais, du moins, en Algérie, nous n’avons pas eu sous les mains que même ce racisme, n’était pas une construction toujours conflictuelle et aménagée selon les besoins des différents groupes sociaux et politique en lutte entre eux sur les stratégies politiques coloniales  françaises ou mêmes domestiques.
Ce livre développe un regard historique inversé, celui de l’indigène éclairant les recoins de la pensée et des stratégies qui nous ont signalés comme cible désirable d’un besoin français d’expansion.

L’enjeu est formulé : l’expansion désirable. Mais immédiatement pour ce qui concerne notre pays comme cible coloniale, l’enjeu de l’expansion, devient un enjeu d’ordre social français tout à fait interne et non plus seulement, un besoin national, celui de la recherche ressources et de débouchés. La proximité de l’Algérie permettait de trouver une issue aux révoltes permanentes des classes dangereuses. Les maîtres de la France pouvaient rêver de se débarrasser de leurs révoltés. La question de la colonisation de l’Algérie, d’emblée, a été une question de politique intérieure française. Force est de constater qu’elle l’est restée. La conquête puis l’établissement colonial français en Algérie diviserait désormais les opinions françaises, tout au long des années qui ont préparé le débarquement et celles qui suivirent.

Cette nécessité française de gérer les classes dangereuses frappera notre pays de cette calamité du peuplement colonial. Ce peuplement colonial sera le moteur du génocide brutal et massif ou du génocide à petit feu, mais permanent. Il sera aussi le ferment de la fabrication des euphémismes qui édulcoraient l’acte fondamental de pousser notre peuple à la destruction de son économie, de sa culture, de ses structures sociales. Une novlangue avant la lettre et une réalité faite de sang, de mort, d’extermination mais aussi d’admirables résistances.

D’une part donc, Hosni Kitouni dresse la galerie des figures de l’expansion justifiée par la géostratégie, tel le nom du funeste Tocqueville ou du revanchard Soult qui avait perdu ses biens dans les caraïbes ou aux USA. Surgissent des noms que nous n’aurions pas imaginés dans cette galerie d’assassins comme celui de l’économiste franco-suisse Sismondi. L’évocation de cette figure nous laisse un arrière goût amer. Les économistes qui postulaient au rôle de réveil des peuples assoupis que jouerait le colonialisme cultiveraient un préjugé  commun de leur siècle et non une idée originale.  

Hosni Kitouni, dès lors, étale l’extraordinaire complexité des facteurs et des motivations qui vont opposer partisans et opposants de la colonisation, colonistes et anti-colonistes. Encore faut-il ne pas perdre de vue que les deux tendances peuvent partager des sentiments racistes et de supériorité de race et de civilisation. Nous découvrons page après page, la construction non pas d’un mais de plusieurs « mythes Algérie »  et leurs développements à mesure que se heurtent les opinions opposées. Car, il y eut des opinions opposées qui rappelaient que cette terre algérienne n’était pas aussi riche que les terres tropicales, que son peuple était un peuple résistant et très  résilient. En face, les nécessités des justifications idéologiques d’un acte de pillage et de concurrence inter-impérialiste, impérialiste à son stade primitif, bien sûr, enflèrent les mythes colonistes jusqu’à l’absurde, de faire écrire, du cœur de notre Casbah et d’un de ses somptueux palais  que notre peuple et notre pays étaient sans maîtrise et sans expertise professionnelle.

Jamais livre n’est allé aussi loin dans le détail de l’analyse des niveaux politiques, idéologiques, culturels de l’entreprise coloniale, de la spécificité immédiate et nécessairement génocidaire de la colonisation de notre pays. En plus, il se lit comme un récit passionnant, fluide, digeste, produisant sans cesse du sens. Sans aucun doute le meilleur et le plus intelligent des livres d’histoire de la conquête française et de la résistance algérienne que l’auteur de cette note ait lu.  

M.B

Le désordre colonial. L’Algérie à l’épreuve de la colonisation de peuplement. Hosni Kitouni. Editions Casbah. Alger. 2018. 378 pages.

Source : Horizons du 6 février 2019

 

 

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