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Sur les chemins de la liberté. El Hachemi Trodi. Propos recueillis par Michel Laban.

5 Février 2019 , Rédigé par bouhamidi mohamed Publié dans #Notes de lecture

Sur les chemins de la liberté. El Hachemi Trodi. Propos recueillis par Michel Laban.

 Par Mohamed Bouhamidi.

Dans la remémoration d’El Hachemi Trodi apparaît d’abord, cette vie en marge dans la ville de Biskra dans l’après première guerre mondiale. Une ville vivante, aux activités culturelles marquantes et nombreuses, qu’elles soient d’ordre religieux  ou profane. Une ville amoureuse de théâtre sans en avoir une salle, une ville où se déploient les fêtes des zaouïas ouvertes à tous mais aussi aux paroles des poètes et jusqu'à ces rues festives ou faussement festives des filles qui s’offraient. Ville religieuse dans son plus profond, Biskra était surtout centre culturel et commercial.

Le lecteur assidu s’étonnera que le roman, nous reviennent les meilleures descriptions, ou plutôt les meilleures narrations de la vie et des activités économiques. Ce livre n’est pas un roman mais la caractéristique se confirme que ne nous revient la mémoire que le roman ou le souvenir d’une  vie économique et sociale le plus souvent sérieusement altérée par l’intrusion coloniale.
L’intérêt des souvenirs de Trodi  se décuple dans sa description détaillé du négoce de la production-clé de cette région : les dattes. Il est étroitement associé à son négoce, à son exportation, aux réseaux de collecte et de conditionnement, aux acteurs de la chaîne de la profession, aux fortunes qui la dominent. Comptable, artiste-comptable devrait-on dire tant il maîtrise l’ordre mental et la discipline intellectuelle de ce métier, il travaillait pour un richissime algérien connu de tous par son surnom de Chaoui. Chaoui possédait des immeubles un peu partout dans le nord-est algérien et à Marseille, des terres, des camions, gérés par des mandataires indigènes ou européens.
Trodi connaissait toute la filière.  

Mais pourquoi cette économie algérienne ancienne, avec ses acteurs, son langage, ses codes, ses lois non écrites foncièrement connectées aux traditions culturelles ancestrales, apparaît dans toute sa chair sociale et territoriale plus dans le roman ou les remémorations  que dans les textes d’histoire politique académiques ? La philosophie de l’histoire dominante dans les productions sur l’Algérie séparerait-elle si naturellement sphères politiques et économiques ?

Nous trouvons dans cet entretien de Trodi, une part de réponse. L’intense activité politique de la région l’a mis en relation avec l’ensemble des partis, associations, structures politiques, culturelles, sportive de sa ville. Et il apparaît bien que pour les responsables algériens la question urgente, lancinante était la question des statuts juridiques (Code de l’indigénat d’abord, Code des eaux et forêts), des droits civiques et des libertés, des juridictions et administrations spéciales dédiées au contrôle des indigènes,qui structuraient les lignes de confrontations.

Les tâches politiques relevaient de l’affirmation, à des degrés divers, de la nation. Problèmes sociaux et économiques ne se profilaient qu’en lointain arrière plan.  

Sur cette ligne prenaient place les figures politiques. Pour notre bonheur, celles de Mohamed Belouizdad, de Boudiaf, d’Aït Ahmed et pour le côté sombre, celle des collaborateurs de la domination coloniale, Bengana, Cheikh Lâârab, en tête bien sûr, dans ses fonctions de contrôle et de répression, mais aussi de truand qui détournait les aides sociales pour les mettre sur le marché noir, pendant et après la seconde guerre mondiale.

Sa connaissance parfaite des milieux pieds-noirs par proximité professionnelle permet à Trodi de nous faire un tableau saisissant de vie et de détails sur le pétainisme quasi-généralisé de cette communauté, son antisémitisme ancré dans leur culture raciste. Ville de mixage, de passage, de tourisme et carrefour économique, Biskra comprenait une large communauté juive. Trodi nous en parle aussi dans les nuances qui la marquaient entre traditionalisme et poussées profondes vers le statut d’intégration dans la structure coloniale.

Trodi deviendra un militant anticolonial, recevra comme responsable régional du PPA puis de l’O.S Aït Ahmed et Boudiaf. Il était ami d’enfance et ami politique de Ben M’hidi. Il sera associé à la préparation de la lutte armée, à la collecte des armes. Il sera interné et passera des années dans des camps de Lodi, d'Aflou puis de Paul Cazelles  Nous découvrons par dévoilements successifs combien Biskra a rayonné politiquement et culturellement sur l’ensemble de l’Algérie. La contribution de cette région à la formation et au développement du mouvement national le plus déterminé est réellement remarquable.   

Nous pouvons retenir de ce long entretien avec Michel Laban, qu’El Hachemi Trodi a une dent contre les communistes algériens. Mais au fond peut-être pas. Le paradoxe tient justement qu’il se confie à Michel, fils de Maurice Laban, une grande figure communiste d’Algérie et martyr de la guerre de libération, dont Trodi ne retient qu’une image entièrement positive comme voisin ou comme militant. Nous pouvons dire même comme concurrent politique.
Michel a certainement perçu cette contradiction que Trodi parle certainement d’autre chose, à travers cette remémoration de ses parcours, d’une question mal formulée, celle de la révolution. Il met le doigt sur les blessures, celle de la théorie de Maurice Thorez de la nation algérienne en formation, amalgame d’indigènes et de pieds-noirs, celle des théorisations de Ferhat Abbas sur la nation algérienne inexistante, mais il n’en veut ni aux communistes, ni à l’UDMA ni à l’association des Elus musulmans, ni à Messali. Tourne en boucle dans sa parole, l’idée que le mouvement national aurait pu mieux faire, éviter les divisions, comprendre plus tôt et avec plus de conséquences que le colonialisme est violence dans son essence et que la solution est celle de la violence. Il est préférable que cette violence révolutionnaire soit maîtrisée par une conscience plus claire des enjeux, des moyens, des buts.

Il a abandonné l’action politique avec les conflits de 1962/63 dont il a refusé le principe même dans ses échanges avec Chââbani.

Il y reviendra en 1991/92 quand le FIS mettra en danger l’existence même de notre État national. Il recontactera Boudiaf.

Le cheminement de cet homme à travers la construction difficile, ardue, tortueuse parfois de notre mouvement de libération nationale, mérite lecture au-delà des mots.

M. B

Sur les chemins de la liberté. El Hachemi Trodi. Propos recueillis par Michel Laban. Editions Casbah. Alger. 2009. 148 pages.

 

   
 

 

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