Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
bouhamidimohamed

La boîte et le fusil. Achour Raïs.

27 Février 2019 , Rédigé par bouhamidi mohamed Publié dans #Notes de lecture

La boîte et le fusil.  Achour Raïs.

Par Mohamed Bouhamidi

Sur le territoire délimité de la Casbah d’Alger et de ses alentours immédiats, des enfants, esseulés, comme M’hand, dans un exode rural précoce ou fils de famille en dessous des seuils de survivance, encore scolarisés ou déjà hors du circuit de l’école, comme Zerdi, font le métier de cireurs ambulants.

Oui, ce métier précaire, tout en bas de l’échelle de la précarité existait sur notre sol. En haillons, souvent pieds-nus, des garçonnets vaillants sortaient leurs boîtes, en bois, de cireurs et allaient gagner quelques sous, revenus complémentaires dérisoires mais vitaux à ceux de leurs parents. D’autres, déjà sans famille, habitaient des trous, cagibis improbables dans des arrières cours, ou dans quelques débarras de salle de cinéma. Ceux-là en sont déjà à se constituer en hiérarchies régies par la loi du plus fort, du plus décidé, imitant le seul modèle d’adulte disponible pour eux, celui du truand et du caïd. Jeux de hasard, premières cigarettes et premiers joints, premiers territoires conquis sur les autres petits, premiers rackets, leur ouvrent les appétits vers plus d’écarts, vers plus vertige dans la voie du crime. 

Il y avait de quoi.

Sur les affiches des salles de cinéma, déjà ils voyaient le modèle des modèles de truands qui les entouraient, ces acteurs américains, chapeaux mous, trench-coats, cigarette, qui tissaient dans leurs têtes le fantasme des vies faciles, pistolet au poing.

Zerdi voudra en être.  

La Casbah bruissait de ce monde parallèle des gangs et des Caïds, qui se disputaient territoires et revenus à coups de liquidations physiques ou sous l’arbitrage de tribunaux d’honneur, quel oxymore pour ce monde de truands  qui n’en avaient si peu. Enfin quelques uns pouvaient encore en avoir mais il fallait qu’ils rencontrent des hommes qui portaient un autre idéal, des hommes qui apparaissent peu à peu dans le récit. Militants du mouvement national, éveilleurs des consciences ou militants aguerris passés à l’action militante soft ou hard, ces hommes représentent au plus haut point, la société algérienne dans ce qu’elle a préservé de ses métiers, de ses modèles de courages pratiques, d’élévations morale.

Zerdi   dans la plus haute probabilité de tout destin de truand passera par la case la plus vile, celle de mouchard. C’est à croiser ces hommes qui représente l’échelle des valeurs et des statuts sociaux préservés de notre société qu’il aura une chance de s’en tirer.
Difficile mais possible dans ce torrent de la révolution qui entre en crue et soulève les rochers les plus inébranlables.
A côté de ces destins, d’autres jeunes, prennent le parti de la lutte armée déclenchée en novembre 1954, sans attendre le contact qui tarde du FLN. Ce groupe donnera au pays, d’ailleurs, le premier martyr de la Casbah. Rien que pour ce récit dans le récit le livre mérite lecture. Nous passons par un fondu enchaîné dans l’histoire de cette Casbah et de notre pays, avec ses souffrances, les épreuves de la torture, de la mort, de l’assassinat des prisonniers.

Dans une belle préface Mohamed Karim Tebbal nous rappelle que « La boîte et le fusil » a d’abord connu une forme théâtrale, destin normal pour une œuvre née d’un acteur puis enseignant d’Art dramatique. Il nous apprend aussi que Kaddour Noureddine, chorégraphe passé par le Bolchoï, lui a donnée une autre dimension, en la transmutant en ballet, faisant œuvre d’alchimiste passant de l’or du théâtre à l’orfèvrerie de la chorégraphie.  Le rappel en vaut la peine, car  Achour Raïs, la faisant passer au roman  lui rajoute une autre dimension, celle du récit derrière lequel se profilent mieux les décors urbains, les scènes, la construction des personnages, la dynamique de l’action et de l’intrique. Nous retrouvons dans le récit, que nous pouvons tenir pour roman par plusieurs  aspects techniques,

Achour Raïs a porté ce récit comme une tendresse de toute sa vie, lui qui est déjà si tendre dans sa propre vie éprouvée, une immense tendresse pour ces enfants cireurs, pour sa Casbah, pour notre Casbah, pour notre peuple.

M.B

La boîte et le fusil.  Achour Raïs. Editions Casbah. Alger. Septembre 2018. 80 pages. 700 da.

 

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
C
Très bel article, très intéressant et bien écrit. Je reviendrai me poser chez vous. A bientôt.
Répondre