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Jours d’avant. Abdelkader Ouchen.

12 Février 2019 , Rédigé par bouhamidi mohamed Publié dans #Notes de lecture

Jours d’avant. Abdelkader Ouchen.

Par Mohamed Bouhamidi.

Rafik ne sortira pas tout à fait indemne de son amour pour Hayat. S’en sortira-t-elle, elle ? Le lecteur aura presque envie de questionner si elle s’en sort, elle, de son côté, comme pour bien se résoudre à la demi-mort de leur relation d’amour ?   

Il faut bien que ce rapport soit d’amour pour la part d’inexpliqué qu’il manifeste sans nous le dévoiler totalement, aussi bien du côté de Rafik que de son côté à elle. L’idée de côté, finalement, devient à mesure de la lecture de ce roman la ligne de fuite de leurs vies. Rafik et Hayat passent à côté de leur amour.

C’était pendant les jours d’avant.  Rafik arrive à l’université d’Alger. Il a parcouru un itinéraire de combattant pour réunir ses dernières ressources mobilisées dans les travaux des champs pour entrer en internat au lycée de Boufarik, sans y parvenir. Il devra se battre pour se faire accepter en dépit de quelques manques dans son trousseau. Cela a l’air de rien mais rappelle utilement combien les études, le collège ou le lycée relevait d’un droit censitaire encore à cette époque mais aussi du rêve rendu possible par la politique de scolarisation. Il a fallu quand même qu’il lutte qu’il entre en compétition contre les obstacles ; qu’il entre en compétition tout court, sur les stades, dans la vie ou en amour.

Se trouve-t-elle là la naissance de sa conscience sociale, on aurait dit à l’époque  sa « conscience de classe », spontanée certes, en soi, mais que ses études allaient affirmer et muter en conscience pour soi.

Cela vous donne un destin militant si comme lui vous êtes un compétiteur, une personne qui tente de changer les choses.

Mais ce destin va s’épanouir, si on ose dire cela d’un destin, à l’université. Elle bout d’une frontière à une autre, d’un grand mouvement de soutien à la politique de transformations des conditions de la vie rurale. Celles-là même qui ont risqué d’entraver son entrée au lycée, n’était-ce sa volonté. Il deviendra militant, militant du PAGS, naturellement à cette époque, puisque les questions sociales dominaient dans ses préoccupations. Mais l’université n’ouvrait pas seulement sur l’action sociale et politique, c’est beaucoup son rôle de faire passer aux jeunes les frontières vers l’affirmation nationale, de la pensée locale à la pensée nationale et plus encore, vers la pensée globale, universelle. En Algérie - mais est-ce seulement chez nous ? -  l’université confronte ces jeunes gens à la possibilité de la relation d’amour, en dehors et dépit des lois de la tradition. Rafik aimera Hayat. Mais qu’est-ce que l‘amour dans ces conditions de transformations sociales gigantesques, insoupçonnées qui ont libéré des centaines de milliers d’étudiants de leur milieu coutumier ? 

Nous savons que Hayat prépare sa licence de mathématique. Il se peut que le lecteur ne se souvienne pas de la filière suivie par Rafik. Déjà le roman nous a emportés au-delà. Nous en sommes aux ratages depuis la première page. Hayat dont les lettres, les yeux et les gestes lui avaient avoué son amour, se dérobait à ses rendez-vous, même et surtout le plus symbolique, le dernier possible avant son incorporation au service national.  

Son questionnement deviendra notre. Mais pourquoi donc, Hayat se dérobe-t-elle, pourquoi  entre-t-elle en absence, pour réapparaitre par hasard ou d’elle-même ? Ce roman est comme une conversation entrecoupé entre ces deux êtres, un lien qui n’arrive pas à se défaire et dont on n’entrevoit pas jusqu’à la fin les raisons de son délitement inachevé.

Ou peut-être si, nous pouvons comprendre par ce qui échappe à l’auteur et qu’il avoue. Peut-être que dans la balance de la vie, Hayat sentait qu’elle pesait moins, beaucoup moins, que les convictions de Rafik et que son engagement communiste têtu.

Car, c’est un roman d’un communiste. L’autofiction prend, alors, tout son sens pour le cas particulier de roman. Rafik n’est pas Ouchen, sauf pour la bataille qu’il mène, adolescent, pour entrer en internat au lycée et sauf pour son engagement dans le volontariat et le PAGS. Le reste c’est de la fiction, les voyages en Italie, en Hongrie, le retour au pays, le travail de journaliste dans un organe syndical, etc. Toute la fiction est là pour dire l’époque, les grands changements, les passages accélérés de situations politiques à d’autres. Derrière cette fiction se construit une métaphore des perditions, celles de Rafik dans ses voyages, dans ses amours éphémères italienne ou hongroises, dans leurs résultats qui s’aliènent dans son besoin vital de retourner au pays ou de son besoin vital de retourner vers Hayat. Retourner vers cette conversation sur l’amour, la politique, le lien qui les séparait, les raisons qui leur échappaient de leurs lettres sans réponses, les coups de fils perdus dans les sonneries de téléphone, leurs propres parenthèses amoureuses qui n’arrivent pas à avoir raison de leur amour.

Le roman de Abdelkader Ouchen n’est pas le premier qui reflète l’histoire des communistes algériens dans ce que nous pouvons appeler le drame du PAGS. Il est vécu ainsi par ses propres militants, comme une histoire de perte, voire de deuil. D’autres auteurs en laissent des traces dans leurs romans, des traces liées à l’exil, au terrorisme, à la culpabilité parfois, à la peine toujours. Le trait distinctif de ce roman est de refléter cette histoire pleinement, non, dans son déclin mais dans sa splendeur, d’un parti agissant, efficace semblable à sa jeunesse, à ses luttes pour entrer au lycée, de ses échecs face aux féodalités de la région de Médéa, de ses activités politiques illégales, de son amour. C’est le premier aussi qui évoque le ver dans le fruit, la composante opportuniste, intéressée à des carrières ou des prestiges. Il met le doigt sur des plaies encore indicibles chez d’autres romanciers.   Il travaille cette mémoire à la serpe, dans des chapitres courts, des situations résumées en un acte à chaque fois, une écriture de compétition comme pour dire que son rêve est toujours vivant. Comme se ferme le livre sur cette dernière discussion entre Rafik et Hayat, cette conversation sans fin sur ce qui les sépare, peut-être ou justement, ce côté têtu de ses convictions, de ses engagements. Encore ce mot « côté » comme si l’histoire de ce roman comme du pays qu’il décrit avait été de passer à côté de nombreuses promesses.

M.B

Jours d’avant. Abdelkader Ouchen. ANEP Editions. Alger. 2015. 180 pages.

Source : Horizons du 13 février 2019.

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M
Félicitations Mer Abdelkader de ce que vs venez d'écrire et de traiter.
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