Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
bouhamidimohamed

La brèche et le rempart. Badr’Eddine Mili.

8 Janvier 2019 , Rédigé par bouhamidi mohamed Publié dans #Notes de lecture

La brèche et le rempart. Badr’Eddine Mili.

Par Mohamed Bouhamidi.

Zouaki, Zakia de son nom,  appela son premier enfant, un fils, Mustapha. Puis, d’un jeu, à un baiser, à une tendresse lui trouva le diminutif de Stopha. Elle devint pour lui un éblouissant spectacle de beauté et de raffinement, pendant sa toilette, son maquillage, ses changements d’habits, ses chants, devant la radio, ou en train de lui jouer des scènes, dans lesquelles l’imaginaire arabe, les contes anciens se mêlaient aux nouvelles chansons du Moyen Orient. Dans la grande maison, Dar Errih, la Maison du vent, Stopha et Zouaki menaient une vie de couche moyenne, une vie aisée, faite de travaux d’une économie  domestique ordinaire à cette époque, travaux de broderie, de préparation de réserves de couscous, de conserves, etc. 

Nous sommes en 1946 environ puisque Stopha aura seize ans et sa première partie du bac en 1962.

La vie de Stopha, s’est tissée, avant qu’il naisse, de beaucoup de façons,  à Aounet El Foul, la Petite Fontaine des Fèves. Ses deux bassins, le plus élevé, limpide, réservé aux hommes et le second aux bêtes, la signifiaient  comme convergence de voyageurs et centre d’une place publique.

Elle était déjà l’emblème de la ville de Constantine, plutôt d’une composante humaine de la cité pluri millénaire, celle des indigènes. Pas seulement par l’humanité qui s’active dans un tourbillon affolant de mouvements, d’achats, de ventes, d’échanges, mais aussi par les marchandises qui s’étalent. Dattes, blés, orges, laines, huiles, volailles, moutons, herbes médicinales, élixirs en tous genres, spectacles d’acrobates, souliers, burnous, vêtements ou bijoux algériens,  proviennent majoritairement des terres et des productions indigènes. Ici, convergent les chameliers, muletiers, charretiers, nomades, venus des steppes, des hautes terres, de Biskra, de Tolga ou de Mila.

Dans ce maelstrom de Aouinet El Foul, se retrouvaient les déclassés, ceux qui ont tout perdu, jusqu’au goût de la vie ; vieillards miséreux rivés à leurs jeux de dominos, accros de la chicha, épaves tombées dans la drogue et l’alcoolisme. Mais aussi des déracinés par le fait des séquestres, des saisies de leurs terres, de la répression coloniale.

S’y mêlent des destins d’hommes confrontés à la concurrence des moyens et des marchandises de l’industrie coloniale. Par contraste, tout près du marché remuant  de Aouinet El Foul, sur les grandes artères européennes, s’exposaient les produits de la grande industrie, tracteurs de Caterpillar en tête.

Dans cette esplanade marchande de Aouinet El Foul, se nouent d’autres destins, ceux d’hommes qui se refusent à l’abaissement de leur condition. Venue de Mila  une fratrie va essayer de retrouver les anciennes connexions commerciales, se faire une place dans le commerce régional, renouer des fils rompus entre zones économiques indigènes. Elle fera face aux conditions nouvelles, inconnues encore dans la société algérienne, dont le recours obligé aux banques. Salah-Eddine el Hamadène ou Menouar, le chef du clan mi-patriarche, mi-guide spirituel, Baba Tahar Bouchelghouma, l’homme à la légendaire prodigalité et à la générosité et à l’empathie sans faille, s’essayeront à remonter la pente sur la voie d’une adaptation à l’économie marchande et aux méandres d’un capitalisme dont ils refusaient pourtant, profondément, les attendus.   Le capitalisme constituait le premier attendu, le premier motif de ce colonialisme qui les avait personnellement broyés, ruinés, opprimés, avait séquestré ou saisi leurs terres. En approchant du système de crédit bancaire, ils voyaient mieux la mutation, si bien décrite dans ce roman, du colonialisme qui passait de la phase du peuplement européen accéléré avec des petits colons à la phase de la concentration capitaliste des terres et des productions  entre les mains des banques et des grandes compagnies.

La saga de cette fratrie se déploie sur fond des confrontations entre la tradition de la résistance encore crispée et l’ouverture qui se réalisait à la faveur des courants d’échanges d’idées. Conservatisme ou réforme des moyens de lutte ? Surgissent alors des figures exemplaires de ces possibilités, figures culturelles, politiques, sociales, religieuses. Le roman en devient le miroir, tout entier concentré sur les détails, même les plus infimes et pourtant si significatifs,  de leurs succès ou échecs.

Une lutte immense se déroule à l’intérieur de la société algérienne entre forces de la rénovation sociale et celles de la soumission à l’ordre colonial. Mais les forces de la rénovation avancent multiples entre ulémistes, nationalistes, syndicalistes même si Sidi, entrepreneur emmène Stopha aussi bien aux défilés syndicaux du  1er mai qu’aux rencontres ulémistes ou à l’accueil de Wahby un acteur égyptien emblématique du renouveau arabe invité par une association culturelle.

Ces luttes et ces résistances nous apparaissent dans leur coupe verticale. Elles affectent aussi le maintien contre vents et marées des traditions culinaires, vestimentaires,  musicales, religieuses que le travail d’éveil social manifeste ou clandestin des réformateurs sociaux, Ulémas ou nationalistes.  Badr’Eddine Mili nous déroule une véritable encyclopédie des formes les plus variées et les plus infimes des toutes les formes, options, possibilités de ces luttes et leurs combinaisons.

Ce foisonnement de détails est l’expression littéraire d’une accélération de l’histoire. Aucun texte historique n’aurait pu rendre la vie qui nous retrouvons dans ce roman.

Dans leur lutte pour se constituer un réseau commercial sur le modèle de l’entreprise moderne, la fratrie redécouvre les vielles routes commerciales. Elle en ouvre de nouvelles aussi. Cette conquête se déploie dans le tourbillon de l’écriture de Badr’Eddine Mili,  qui nous restitue le vertige d’une place de marché indigène des années quarante, tourbillon de l’écriture qui nous rend le tourbillon de ces marchés ancestraux. Le texte devient une sorte d’encyclopédie des marchandises, des métiers, des types d’hommes, des hiérarchies sociales, des liens séculaires de la cité et des routes qui y mènent.

L’option de placer Stopha dans l’école française, si vite tranchée mais problématique quand-même quand au risque de perdre son âme dans l’école française, se place en point d’orgue des questionnements d’une société algérienne, de plus en plus convaincue, de la nécessité de s’emparer d’un savoir que ses traditions ne lui permettaient pas d’acquérir.

Stopha vivra la phase nouvelle alors qu’il poursuit sa scolarité. Commence une nouvelle ère, pour lui ponctuée par la grève des cours puis par décembre 1960 et qui aboutit à l’indépendance et sa classe de philo. Avec les mêmes possibilités offertes et incertaines d’un avenir de notre pays rendu à lui-même et les interminables discussions sur ses choix politiques, le socialisme, l’autogestion, le capitalisme, l’apparition d’opportunismes en tous genres. Mais cela est déjà une histoire nationale. La brèche et le rempart, en cela n’est pas la saga d’une fratrie mais celle d’une ville et d’un pays.
Somptueux roman que nous a offert Badr’Eddine Mili.

M.B

La brèche et le rempart. Badr’Eddine Mili. Chihab Editions. Alger. Mars 2009. 335 pages.

Source : Horizons du 09 janvier 2019.

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article