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L’éveil à la conscience nationale. Salah Mebroukine

29 Janvier 2019 , Rédigé par bouhamidi mohamed Publié dans #Notes de lecture

L’éveil à la conscience nationale. Salah Mebroukine

Par Mohamed Bouhamidi.

La naissance en 1927 à Béjaïa, on écrivait et disait en français, Bougie,   de Salah Mebroukine ne portait en elle aucun signe particulier du destin. Pourtant, orphelin il devra à sa mère d’être resté, ou plutôt d’être retourné du village Iazzouguen non loin de là, à Béjaïa et d’avoir connu l’école, au prix d’infinis sacrifices de sa génitrice.

Avec ses camarades de classe, Abdelouahab Hamou et Kaci Khelil, ils formèrent un trio d’inséparables. Le ciment s’était formé hors du milieu social habituel mais à la suite du compagnonnage scolaire, sélectionnés, si on ose dire, par la complétion imposée aux élèves indigènes par le milieu ambiant, raciste et dévalorisant. Il cessa ses études au grand dam de sa mère pour devenir le soutien de sa famille. Ils continuèrent cependant à se voir et à partager une passion fondamentale : la lecture.

Les livres leur assuraient une source infinie de thèmes. Le trio discutait de la guerre, de la condition des indigènes, du racisme qu’ils rencontraient partout et tous les jours et au passage, nous apprenons de Mebroukine, qu’en 1939, la petite élite musulmane ne voyait que la citoyenneté française comme voie d’égalité.

Un jour ordinaire de la  2ème guerre mondiale Aizel Rabah, renvoyé du lycée pour propos séditieux fils d’un entrepreneur, leur aîné de deux ans s’associe aux trois amis. Il ne fera pas mystère que leur sérieux, leur bonne conduite, leur aura social l’ont mené vers eux. Après une longue approche, une propédeutique à l’action politique, faites de débats maîtrisés autour de question et de thèmes du moment, puis autour du PPA interdit par le pouvoir Vichyste ardemment soutenu par les colons, Rabah, leur glissera un vieux numéro du journal du PPA, qui en attestera l’existence réelle dans cette belle ville de Béjaîa où il n’est pas encore implanté.

Ils sont les membres de la première cellule PPA de la ville, voire de la région. Ils étaient encore ados, seize à peine.

Ils devront appliquer sans faille, les règles qui ont mené vers eux Rabah : sélectionner les futurs militants sur la base de leur bonne conduite, leur sérieux, leur aura social : règle de base de toute action d’implantation d’une avant-garde.

Tous les militants de partis clandestins connaissent ces lois de la vie clandestine ; il y va aussi, et peut-être d’abord de la sécurité de l’organisation.
Cette première cellule va, à son tour,  sélectionner, recruter, former des militants et des cellules dont l’action de propagande se fera voir sans que jamais la police ne les détecte.

La cellule deviendra direction régionale avec le développement de l’implantation. Les ados apprendront vite à créer la couronne qui protègera le parti en envoyant les militants faire le travail dans des fronts, des organisations supra partisanes comme les AML, les scouts, les équipes sportives ou au cours des cérémonies à caractère social : mariages, soirées funèbres, circoncisions avec un plan préétabli des idées à exposer.

Mebroukine restitue, avec une grande vérité du détail de l’apprentissage, l’adaptation naturelle à la clandestinité d’une société et d’un peuple recrus  des répressions coloniales.

Ce n’est évidemment pas le seul intérêt de ce récit. Le souvenir des efforts et des ruses de l’implantation du parti dans les villages, nous plonge dans la réalité profondément inquiétante que vivaient nos campagnes. Enclavés les douars, mechtas, ilots d’habitations étaient coupés du monde. Les montagnards ne se rendaient à pied, quelque fois à dos d’âne et de mulets, dans les marchés hebdomadaires, que pour, quasiment, du troc. La production suffisait à peine à la survie. La politique de colonisation, outre les séquestres qui ont arraché aux algériens des centaines de milliers d’hectares de bonnes terres, avait rejeté les paysans algériens, dans ces enclaves isolées. Dans cette vallée de la Soummam, les paysans savaient de quoi il s’agissait, puisqu’ils furent massivement dépossédés  au profit des colons et de leurs  collaborateurs indigènes.

Mebroukine met l’accent sur le surcroît de la ruse coloniale qui commanditait et alimentait un courant des pratiques religieuses, obscurantistes, faites de superstitions, de naïvetés sur les effets des talismans ( les paysans tenaient aussi pour miraculeux les talismans d’un vieux juif vivant dans la région), des poudres de perlimpinpin. Mais essentiellement la prédestination, socle de la fatalité, était l’arme fatale de ce courant religieux sur la conscience des algériens. Comme dirigeants de la région, les trio, plus Rabah, développèrent les actions d’éveil avec les Ulémas et les scouts. Beaucoup d’entre nous, assez vieux pour s’en souvenir,  retrouveront avec émotion les noms des cheikhs  Ali Chentir et El Hadi Zerouki, qui construisaient avec d’autres les pratiques religieuses d’éveil à la conscience nationale et aux valeurs de résistance anticoloniale que le wahhabisme et le salafisme essayeront de calomnier et de détruire après l'indépendance.

Les moments les plus forts de l’implantation du PPA dans les montagnes de la Soummam restent la description de la misère effroyable dans laquelle survivaient les paysans, la mortalité enfantine et celle des parturientes très élevées, l’éloignement de toute possibilité de soins, pas même de médecins de campagne, tuait les adultes aussi sûrement que les maladies. Sous-nutrition, malnutrition, maladies et isolement des douars relevaient du génocide.
L’extermination coloniale ne se réalisait pas que dans les massacres guerriers.

Mebroukine aura l’honneur et le bonheur de rencontrer et de travailler avec Mohamed Belouizdad quand ce dernier était responsable de la Wilaya de Constantine, Boudiaf venu récupérer les cinq membres sélectionnés par lui pour rejoindre l’O.S, M’hamed Yazid sympathique leader des prisonniers  politiques de Serkadji. Il croisera Abdelhamid Benzine dans les rangs du PPA parmi les responsables qui entouraient Belouizdad.  

Ce livre est une mine d’informations sur les rapports avec les autres courants politiques. Mais tout au long de cette restitution nous apparaissent clairement que les contradictions internes à notre mouvement de libération nationale se concentraient autour de la question pour l’Algérie d’être à moitié sous une tutelle française acceptée ou supportée ou alors d’être totalement indépendante,  dans un destin libéré de la France coloniale. Réforme ou révolution, telle était la question.

Ce tome premier se termine avec la détention de Mebroukine et sa vie nouvelle dans les prisons d’Algérie creusets où fusionnaient les militants issus de toutes les régions, dans sa vie de banni

L’image des petits ruisseaux qui font les grandes rivières peut venir à l’esprit du lecteur de ces mémoires de Salah Mebroukine.  Elle ne résistera pas longtemps à la lecture du récit, la formation du réseau sanguin, donc plus complexe, qui irrigue un nouveau corps est plus appropriée. Peut-on appeler ainsi, ce livre d’histoire qui se présente en même temps comme histoire individuelle de l’homme mais qu’on découvre plutôt comme histoire d’une mise en place d’une organisation politique, le PPA. 

La grande richesse de ces mémoires réside justement dans le rôle de loupe, voire de microscope quelquefois, dirigée sur de faits ténus qui éclairent le long travail de construction de note mouvement national. Concentrées bien sûr sur le parti de Mebroukine, elles nous découvrent avec plus de vie les rencontres, divergences, convergences, croisées et tenant toujours de la conjoncture.

L’intérêt suprême de ces mémoires est dans cette écriture de l’histoire par le bas, par la construction du mouvement à partir la volonté d’être face à la négation coloniale.

M. B

L’éveil à la conscience nationale Tome 1. Salah Mebroukine. Hibr Editions. Alger 2018.

 

Source : Horizons du 30 janvier 2019

 

 

 

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