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L’As – Tahar Ouettar.

1 Janvier 2019 , Rédigé par bouhamidi mohamed Publié dans #Notes de lecture

 L’As – Tahar Ouettar.

Par Mohamed Bouhamidi.

L’As était une ordure. Une des pires, du genre à mettre sa mère sur le trottoir pour avoir les sous nécessaires à son alcool, sa drogue, ses tabacs si ses propres trafics et ses vols ne suffisaient pas et les bagarres à l’avenant. Il avait commencé tôt, dès l’école, à racketter, canif en main, les enfants.

Il avait une sérieuse et urgente revanche à prendre, dans ce village qui recouvrait un vieil emplacement colonial romain. Il passait pour un bâtard et sa mère survivait dans un hangar. La compensation du statut le plus socialement dégradant le menait à être uniment asocial et antisocial.

La multitude de ses méfaits déroulés comme faits sans fard  mais  sans visée édifiante non plus, place d’emblée cette entrée du roman de Tahar Ouettar dans le registre de la grande écriture romanesque.
L’As pour ordure qu’il soit est d’une saisissante réalité historique, tellement puissante, que nous vient à l’esprit, Omar dans « La grande maison » arrachant des bouts de pain à ses camarades d’école nantis. Les deux figures jurent par leurs profils moraux antinomiques.
Mais ce n’est que le début du roman.

L’As croisera sur son chemin Hammou, le malheureux Hammou en charge de nourrir quatorze âmes avec un salaire de misère de chargé du chauffage au bois le bain maure et de  répondre équitablement et à tour de rôle aux besoins amoureux insatiables des trois filles du patron. Etre si près du feu et si près de l’Eden ne le consolait pas de la tête ailleurs de son aîné Zaidane qui l’abandonnait à ces misères triviales pour s’occuper de politique.

Hammou s’en plaignait d’ailleurs à son ami Kaddour. Il avouait pourtant ne pas trouver que des inconvénients dans ces étreintes qui le laissaient les reins sans force. Il préférait la cadette des filles. Son allégorie de la cerise pour en parler  déclencha chez Kaddour une impulsive description poétique des cheveux, des yeux, du cou, et de pleins de soleils  du corps de Zina, sa voisine et son amoureuse qui l’attira, une nuit dans son quand il fut entendu qu’elle serait son épouse. Mais pourquoi attendre pour le goût du paradis rajoute à la splendeur des parfums de sa peau. Au lendemain de cette nuit, sa mère l’attendait, rassurée qu’il revienne entier de son Firdaws. Dieu, comme cette société aux apparences d’enclos, peut ouvrir des failles pour l’accomplissement de l’amour le plus pur de Zina au plus débridé des trois sœurs. Et comme dans ce roman, nous ne ressentons nulle intrusion de l’orientalisme et sans peine, de la légèreté des brises des terrasses, nous parvient l’écho de nous-mêmes, comme nous sommes dans le secret de nos amours.

C’est la politique qui mettra en relation Hammou et l’As. Nous sommes en pleine guerre de libération. Et l’As comme beaucoup d’âmes de ce village vouait respect à Zaïdane, même si Zaïdane ne travaillait pas et laissait à Hammou des charges familiales trop lourdes pour une seule personne.
Le lecteur aura deviné de lui, comme on dit parfois des erreurs que le lecteur corrige de lui-même : Zaïdane est un professionnel de la politique, un permanent.

Peut-être bien cela qui impressionnait l’As ? Cet homme différent dont on disait qu’il aimait les pauvres, tenait les riches en suspicion, trait commun aux deux. Mais trait qui laissait sur la haine des riches de l’As comme une lueur de morale, un soupçon d’éthique. Un asocial comme lui, mais du côté  de ceux qui savent se battre.

Le capitaine de la garnison auquel l’As s’était lié rajoutait au mystère de Zaïdane. Pourquoi Zaïdane le rouge ? L’intérêt du capitaine mit l’As sur les traces de Zaïdane le rouge. Mais il savait déjà où le trouver, malgré ses précautions d’illégal, en pleine guerre. Il avait rejoint le maquis de l’ALN dès le déclenchement de l’insurrection salvatrice.

En rupture de son parti et déjà en porte à faux avec certains responsables de notre armée de libération.
L’As retrouvera Zaïdane dans une gare - métaphore du train de l’histoire ? – et entre deux gares, l’As apprendra que sa mère n’était pas une trainée mais la rescapée d’un village détruit le 8 mai 1945, rescapée avec Zaïdane son cousin, d’un massacre et que dans cette forêt  voisine, dans la peur, la faim, le froid, ils se sont aimés. Né d’un désastre humain rarement égalé, l’AS était un désastre social et psychologique.
Il voulait juste informer Zaïdane le Rouge de son arrestation imminente et du travail  de désertion qu’il préparait avec des appelés algériens. Il découvrait son père, et quel père, marchant dans quelle auréole.

Se dénouent alors les fils emmêlés de l’organisation qui nous  mènera vers Hammou puis Kaddour puis toutes ces choses qui font la vie de la lutte clandestine.

L’As rejoindra le maquis pour découvrir la réponse à sa question sur le surnom de rouge donné à son père.
Un jour le grand responsable de la région convoquera Zaïdane. Au lieu convenu, on le désarmera et ses gardes aussi. Il savait déjà qu’il allait mourir.

Pendant les préliminaires du procès qui venait, arrivèrent cinq de ses camarades d’origine européenne et si algériens pourtant pour leur engagement. Cinq dont un capitaine de l’armée républicaine espagnole, l’armée antifasciste.

Ils étaient sommés tout à la fois de renier leur parti et de renier leur idéologie.

Vous découvrirez, ces hommes convaincus de leur mort inéluctable, parlant de l’attitude à adopter, non pas à l’endroit du responsable venu les mettre à mort, mais à l’endroit de la guerre de libération.

Ils voulaient être jugés comme membres de cette révolution, pas comme communistes

Toutes les questions ont hanté leurs esprits, une trop longue nuit accordée à leur réflexion, même celle de savoir si, tous, montés au maquis à titre individuel allaient répondre à titre individuel ou comme collectif. Ils décidèrent qu’ils s’exprimeraient comme collectif et désignèrent Zaïdane comme porte parole de leur motion.

Ils savaient qu’on leur infligerait la mort réservée aux traitres et ils n’étaient pas.  

Vous en découvrirez l’issue et les détails. Et leur ultime position de soutien à la guerre de libération qu’ils avaient abordée avec une autre conscience des enjeux de cette lutte.
L’As  en sortira détruit, pour toujours. Sans rémission possible d’un père miracle à retrouver. Il répétera dans l’hébétude le mot de passe que son père perdu si vite après les retrouvailles : »Il ne reste dans l’oued que ses pierres ».
Ses pierres rouges aussi ?

Notre guerre de libération en sort encore plus grande et manifestement infiniment plus grande que les hommes qui l’ont menée. Ce roman est un des plus grands plaidoyers pour le 1er novembre.

Les six communistes mis à mort dans ce roman, distingueront entre la nécessité de la révolution en marche et les difficultés et  méandres par lesquels elle s’est réalisée.

Difficile de faire mieux contre les contempteurs de novembre. C’est vous dire. 

M ;B

 

L’As. Tahar Ouettar. Co-production ENAP/ Temps Actuels. 1983. 214 pages.

Source : Horizons du 1er janvier 2019.

 

 

 

 

 

 

 

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