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bouhamidimohamed

La maison des images. Leila Nekkache.

25 Décembre 2018 , Rédigé par bouhamidi mohamed Publié dans #Notes de lecture

La maison des images. Leila Nekkache.

Par Mohamed Bouhamidi.

 

A dix ans Aziza nous découvre l’étrangeté de la cérémonie du thé de Mané Titem, sa grand-mère, arrivée d’Azzefoun au début du siècle passé. Il fallait que le thé soit de Ceylan. « Atay swili » dont la consonance chantait dans sa tête comme chantent les rimes que s’inventent les enfants. La mère de Mané Titem, Mané Kbira vivait encore. Elle avait posé ses bagages à Alger, dans ce quartier du Haut Mustapha, de moyenne bourgeoisie, réservé aux Européens vers ce que les vieux algérois appellent encore « Houmat Langlise », le quartier des anglais.    

C’était un jour ordinaire de repassage pour Meriem sa mère, fer de fonte chauffé au réchaud à pétrole, et sur une meïda recouverte de bouts de couvertures et d’un drap. Vous voyez l’époque ? Et on comptait encore en douros.

« Atay swili », le nom résonne comme un écho d’un autre empire et les cérémonies de nos gens du Sud  différaient notablement des rituels de Mané Titem.

C’est à propos de thé que Aziza osera une question pour débrouiller une perfidie glissée dans son oreille par une voisine un peu fourbe, ou beaucoup. Elle recevait, brutal, l’interdit de lever le voile sur ce qui apparaît aux yeux du lecteur comme une faute, de celles que les familles cachent au fond des mémoires.

Aziza avait quand même perçu des murmures, des mots chuchotés, des échanges comme des conciliabules sur un passé que quelques problèmes à régler rendaient nécessaires. Mais tout cela, pour nous et pour Aziza devait rester dans la pensée inaboutie, dans le non-dit, le tabou, la mémoire bridée.

Mais la question concernait Mané Kbira, Saadia, belle encore, aux joues roses dans lesquelles les baisers de ses arrières petits enfants s’enfonçaient dans la douceur.

L’histoire de Saadia s’inscrivait d’emblée dans la partie coloniale d’Alger. Son enfance à Azzefoun, lieu de sa première migration, aussi. Le séquestre, la misère, l’avaient jeté comme des  dizaines de milliers d’autres indigènes dans l’exode et l’économie coloniale. Son père trimera comme tâcheron dans la production de charbon de bois. Saadia sa fille et Hend le rejoindront à la mort de leur mère, au moment où un révérend anglican, venu apporter la parole de son Eglise, l’avait pris comme jardinier à demeure, homme à tout faire en réalité. Le destin singulier de Saadia et de Hend fut de rencontrer la réalité coloniale dans ce qu’elle comportait de différent et de différends entre diverses tendances coloniales.  

Le révérend apportait le témoignage de sa foi faite de simplicité du culte et du temple, de l’amour primordial du savoir et du travail. L’intéressaient les hommes de cette terre et bien moins la terre. Sa tâche missionnaire ouvrit les portes de sa maison aux deux enfants, que ses deux filles instruisirent à la lecture et l’écriture du français et de l’anglais, alors que son épouse, fille de la noblesse anglaise, préparait Saadia au rôle d’épouse modèle.

Hend et Saadia, sans trop y réfléchir, restèrent enracinés dans leur culture, malgré l’attrait des paroles, toujours respectueuses de leur liberté, du révérend. Saadia tissa un burnous à son frère pour que sur ses vêtements européens s’affiche le lien et l’identité. Hend s’enivrait des nuits de dikr et de chants religieux dans la zaouïa.

 

Cette présence anglaise, malgré la bienveillance de ses intentions, resta même  pour des protégés, aux marges d’une société qui s’arcboutait sur sa culture, ses valeurs. Le roman de Leila Nekkache montre à l’envi qu’au-delà du port d’Azzefoun, de la production du charbon, des travaux de tâcherons sur les quais du port, ou des travaux des journaliers dans les fermes coloniales, la présence coloniale  restait circonscrite dans une enclave qui tournait le dos au pays profond et que le pays profond rejetait de toutes ses forces.

Hend et Saadia, malgré la sympathie que suscite le roman pour les valeurs et les intentions du révérend et de sa famille, deviennent une sorte de démonstration au carré de cette situation coloniale.
 

Hend rencontrera la révélation de l’amour avec la cadette du révérend, un matin de roman ou de poème, quand il la découvrit nue dans son bain et qu’elle l’invitât à la laver.
Plus tard quand Saadia attendait son premier enfant du Caïd Romane qui l’avait épousée, cet amour devenu transparent, fut la preuve, pour la colonie française, d’une action anglaise de préparation d’une sédition indigène. Hend, si bien protégé dans son cocon anglican reçut de plein fouet l’intrusion de la méfiance et de la répression coloniale apriori, même pour les questions d’amour.
Etait-il convenable qu’une européenne se lie d’amour avec un indigène ?
Le révérend et sa femme repartirent vers l’Angleterre et leurs filles s’installèrent à Alger, dans ce quartier des Anglais, dans le Haut Mustapha.

 

L’histoire coloniale s’installe dans le roman, sans la pesanteur de l’explicite. La vie de Saadia est toute entière enveloppée dans les écarts introduits dans nos vies par le colonialisme, dans les interstices qui nous permirent de survivre. Pour certains comme Saadia, Hend son frère, ou encore son père Si Vélaïd, ces interstices furent simplement des failles provoquées par le séisme colonial.  

Romane le Caïd issu du village de Roma, semble-t-il fondé par des soldats romains mariés à des épouses indigènes, avait demandé la main de Saadia lors d’une visite de courtoisie au révérend. Sa beauté, son élégance furent des arguments supplémentaires aux attentes des indigènes qui le prièrent de sauver cette âme de l’influence chrétienne.

Le Caïd mourra assassiné, non par les bandits d’honneur, mais par des tueurs à gages chargés de laver une offense commise par des amis du Caïd. Saadia lui avait donné trois filles. Elle devint veuve par la vendetta, loi des clans, et rendue  disponible pour l’amour que lui déclara un cousin de feu son mari. Son amant périt, pendu, au nom de la même loi du clan. Le clan lui demanda de s’exiler car il ne pouvait la tuer, selon la loi, sans en payer le prix, au vu de son statut.

Des soldats l’escortèrent vers Azzefoun et elle prit le bateau vers Alger avec ses filles et deux compagnes, ses trésors personnels et les bourses d’or confiés par la Caïd cachés sous sa robe.

Saadia qui portera pour toujours la réputation de femme volage et libertine enfantera d’un garçon de sa passion amoureuse. Elle ne fut pas sa dernière passion et jusque dans son intimité familiale elle sera poursuivie par cette malédiction.
Aziza découvrira, découvrira par bribes, la lointaine origine de la cérémonie du thé, bien au delà du siècle, le vingtième.

La construction du roman atteint la perfection. De longs passages relèvent de la grande poésie, qui permet à Laila Nekkache de rendre l’esprit des époques que son roman traverse. Et ce roman est celui des impasses historiques, celui des enracinements.  De la préservation des racines de Saadia au cœur même d’une entreprise religieuse, à l’impossibilité pour son fils Mohand de continuer, sous la pression pied-noire, sa vie amoureuse avec Hélène, nous lisons dans ce roman les plissements dramatiques de l’intrusion coloniale, que notre socle national et historique finit par absorber pour nous restituer à notre sol et à notre histoire.

M.B

La maison des images. Leila Nekkache. Editions  Rafar. Alger. 2014. 167 pages.

Source: Horizons du 26 décembre 2018.

 

 

    

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