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Face au silence des eaux. Youcef Tounsi.

18 Décembre 2018 , Rédigé par bouhamidi mohamed Publié dans #Notes de lecture

Face au silence des eaux. Youcef Tounsi.

Face au silence des eaux. Youcef Tounsi.

Par Mohamed Bouhamidi

Etrange beauté de ce roman qui nous retient à écouter, plutôt  que lire, trois voix qui se succèdent ou se laissent place, comme dans une conversation décousue.  Parlent un homme, une femme et le narrateur mais tout au long du livre, ce dernier apparaît comme leur double commode, un autre eux-mêmes. Il est celui qui explore en tâtonnant leur univers ou leurs paroxysmes amoureux, ceux qui, plus forts que la parole, ne se disent. 

La conversation avance par bribes délivrées aux moments décisifs de leurs vies comme si nous étions face à des événements si considérables qu’aucun intermède n’est utile entre les culminances.

Nous comprenons très vite que nous entrons, avec ce couple, dans l’époque du terrorisme. Leur univers humain sera fait, à la semblance de la nature, de déchaînements ou des silences des félicités, ceux de leurs étreintes embrasées et incoercibles  ou ceux des orages.
Ou de cet orage si épouvantable qui déborde les berges d’un oued, détruit un village et des thermes qu’on devine être ceux de Hammam Melouane, fait fuir habitants et touristes et un couple, le même ?, qui s’aimait.

L’orage a déboulé tant de tonnes de roches et de terre agglomérées  qu’un barrage  se forme et un lac qui menace toute la région. Il est difficile de ne pas reconnaître, Hammam Melouane et Megtââ Lazreg, au pied e Beni Misra et de Tabaïnet,   où se créa la première zone contrôlée par les  terroristes dans les piémonts Est de Chréa et menaçant toute la Mitidja.

Nous entrons dans une écriture par métaphores qui nous entraînent dans des cycles de crise dans lesquels les tempêtes humaines accompagnent les tempêtes de la nature.

La mort, les déchirures, les départs deviennent les stations d’un voyage dont le narrateur et le couple perdent le nord et le contrôle et pour lequel, l’homme redessine sans cesse la rosace qui lui permet de se situer.

Mais où sont donc les repères de l’analyse qui permettaient de voir plus clair avant que ne se lèvent les brumes.
Des figures  lacèrent le récit. Les morts emblématiques du terrorisme installent des repères de temps et d’intensité.  Nous reconnaissons celle de Abderrahmane Chergou, celle de Aboubakr Belkaïd et elles nous indiquent que le crime pouvait se faire au couteau ou par balle, dans une cité populaire ou si près d’un dispositif bien protégé. Quelques connexions ou convergences apparaissent entre courants, à travers cette figure de Belkaïd.

Le passage fugace de noms qu’on devine être ceux du mouvement étudiant ou syndical, parmi les morts de mort naturelle ou violente, installe, les filiations politiques et culturelles des personnalités qui tissent l’entourage de cet homme toujours sur un départ, une absence, un mystère d’une vie cachée à cette femme qu’il aime et qui l’habite. Cette femme l’aime et  dans son attente lui écrit une interminable lettre d’amour, l’interminable parole de la patience d’une Pénélope moderne.

A l’enterrement de Chergou, il faut bien le nommer dans cette note de lecture, elle lui propose de le grimer au point que nul ne pourrait le reconnaître et de lui assurer un refuge. Youcef Tounsi, nous indique, à ce mi-chemin du roman que le départ et l’absence de cet homme si amoureux de cette femme sont des contraintes d’un tâche tenue secrète.
Dans la clandestinité les femmes ont-elles ainsi attendu leurs hommes illégaux, pour quelques heures volées et quelle patience, quelle infinie patience pouvait les faire attendre à écrire des lettres puisque nulle Pénélope ne tisse encore pour son Ulysse ?

Rien pourtant n’est simple. La parole de la femme prend quelques détours inattendus et emprunte pour se dire la légende ce cette princesse dont l’amant  si attendu a disparu sur les remparts de Grenade sous les coups des gardes ou sous les crocs des leurs chiens. Elle continuera à le croire vivant et à lui écrire d’interminables lettres d’amour et d’impatience. Pénélope n’est pas la seule clé et si Grenade ne suffisait à installer l’amour dans une tradition culturelle, cet étrange voyage à Istanbul, où la femme a trouvé un emploi dans la recherche archéologique, vient lever les doutes. La « tête de cheval » installe Nazim Hikmet comme référent d’un engagement et la Turquie comme boussole du passé mais surtout du présent d’un trabendisme qui se dirige vers l’Orient.

De toutes les énigmes et de tous les déchaînements de la nature, l’île qui surgit à l’horizon de la baie, la baie d’Alger s’entend, devient l’épicentre d’ébranlements en tous genres et de controverses interminables.

Mais comment a surgi le terrorisme ? Et qui en sait plus qu’on ne sait sur cette île dont l’approche engloutit barques et pêcheurs, dont la moitié des gens conteste l’existence, l’identité ?, et l’autre moitié recherche ses traces dans les mémoires des ancêtres ?

La baie est le souvenir le plus tenace qui tisse de roman, la baie d’Alger, son île surgie de nulle part, ou son île aujourd’hui ensevelie  parmi ses sœurs sous l’amirauté ? La baie est le lieu et le prétexte de toutes les allégories, des relations de ce couple, des tempêtes d’eau réelles ou politiques encore plus réelles. La baie est le lieu des enchantements de l’aurore et l’image des déchirements des départs.
L’eau est partout dans ce roman. La mort ne survient pas des violences terroristes seulement, mais des désespérances aussi. Des hommes jeunes en absence de rêves et en manque d’espérances, affronteront la mer sur des esquifs. La mort en prendra beaucoup et quelquefois elle est plus terrible que la noyade en haute mer. Terribles passages sur ces harragas, nos enfants que même la mort n’arrache pas à notre impensé, à notre impossibilité de les penser car il nous est trop pénible de nous penser.

Lui prendra le paquebot au milieu d’une humanité malaxée par l’angoisse et la promiscuité d’un voyage dont elle ne sait pas tout à fait où il la mène.Son voyage le mènera vers des gares et des rails dans les salants du sud de la France, cristallisés dans l’immuable des gestes, des outils, des paysages  d’une économie du sel. C’est le décor de prochaine rencontre avec cette femme qui l’attend mais qui touche déjà la frontière du supportable de cet amour qui semble ne tenir que par son déchirement entre la passion de ses étreintes et la tâche à accomplir qui l’attend du plus profond de sa conscience.

M. B

    Face au silence des eaux. Youcef Tounsi. Editions APIC Alger. 2014. 216 pages.

Source :  Horizons du 19 décembre 2018.

 

 

 

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