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Le dernier refuge. Salah Benlabed.

11 Septembre 2018 , Rédigé par bouhamidi mohamed Publié dans #Notes de lecture

Le dernier refuge. Salah Benlabed.

Par Mohamed Bouhamidi. In Horizons du 12 09 2018

Mohamed, homme du sud algérien, cadre militaire de l’armée de l’Emir Abdelkader et sa sœur, vont confectionner une corde de fortune, pour permettre à Houria et à son bébé de fuir, la grotte dans laquelle des Ouled Riah sont cernés par les flammes et les fumées. Houria, fille des montagnes du nord, probablement kabyles, a été mariée à ce fils d’un chef de tribu du sud pour conforter les alliances que l’Emir Abdelkader tisse pour unir, élargir et renforcer la cohésion sociale de la base de la résistance à l’occupation coloniale.

Houria en voudra à l’Emir de l’avoir tiré de la quiétude de sa vie d’enfant bergère, d’avoir  contrarié son ambition d’épouser son cousin selon la tradition qui a formé son imaginaire, de l’avoir engagée dans une vie de nomade, d’avoir pour mari ce Mohamed trop souvent absent à s’occuper de questions guerrières, de porter un enfant parmi ces femmes à la beauté étrange et aux habitudes plus libres que les femmes de ses montagnes.

Houria avait et se donnait les meilleures raisons d’en vouloir à cet Emir qui dominait désormais la parole sociale, jusqu’à celle de ce vieillard d’une zaouïa d’une merveille d’oasis qui lui en explique la portée de ses actes et lui convainc qu’elle trouvera toujours refuge dans ce lieu.

La guerre de conquête avait désenclavé les villages et les plus reculées et mis en relations les composantes les plus éloignées de notre société. C’est peut-être ce qui ressort le mieux de ce roman.

Pourtant de cet engagement dans la résistance surviendra la faille majeure qui plongera Houria dans l’horreur de la terreur de masse que vont exercer les troupes coloniales sur notre peuple : son beau-père Moulay Chérif, va trahir l’Emir. 

Mohamed refusera de suivre son père et restera fidèle à l’Emir, remontera vers le nord et périra avec sa sœur, dans l’enfumade des Ouled Riah, que les goumiers de son propre père avait alimenté en bois et en feu.

Houria perdra dans la tempête et dans le violent orage et dans la nuit le bébé que le torrent en crue avait détaché.

Commencent alors sa fuite et ce texte de Benlabed. Ce massacre des Ouled Riah, qui restait pour nous l’indication d’un acte monstrueux, certes, mais dont nous n’avons jamais vraiment eu sa version humaine, sa version de chair, de sang, de souffrances indicibles, de terreur, prend pour le lecteur sa dimension barbare, sauvage.  Sa dimension émotionnelle pour nous, la seule vraie dimension qui devait compter pour notre mémoire.

Houria sera accueillie par d’autres Ouled Riah, qui sous la menace du viol de leurs femmes et de leurs filles avaient indiqué aux soldats français et aux goumiers de Moulay Chérif, leurs frères de sang.

Moumen, un médecin, ami d’enfance et de pèlerinage de l’Emir, en mission d’enquête sur ce massacre la trouvera encore prostrée. Il l’accompagnera dans sa souffrance et l’emmènera avec lui vers le siège du Khalifat d’El Hadj Mahiedine. C’est au long de ce périple qu’elle découvrira d’autres aspect de cette vie nouvelle qui naît sous l’occupation et pendant la guerre.

Vous en découvrirez les détails en lisant ce texte passionnant.

Roman historique que ce texte ? Non, prévient Salah Benlabed, mais l’évocation d’un moment historique. Ce choix permet à l’auteur de produire un texte d’une rare intensité historique, et d’une insoutenable émotion sur la majeure partie du récit.

Pour dire ce moment, l’auteur raconte à Houria sa propre histoire de rescapée de l’enfumade, une des deux enfumades, des Ouled Riah, dans le Dahra, Il se place, pour le faire, d’emblée dans le registre de la mémoire populaire, le registre de la légende déjà transposée vers le conte.

 

Il reprend le fil de Khalti Haoua, qui pour un repas en temps de disette, racontait en soirée,  comme on dit les contes, des épisodes de l’histoire de Houria, son arrière grande tante. Et comme si raconter était une mission autonome des liens du sang, la grand-mère de l’auteur poursuivit l’œuvre de mémoire et d’émotion.

Salah Benlabed, s’inscrit, explicite dans le texte, dans cette filiation du passage de témoin, de la mémoire de la conquête coloniale de notre sol, écrite dans les indicibles souffrances infligées à notre chair.

Il prend donc, en l’écrivant, position dans un débat, celui des crimes coloniaux, de leur objectif explicite d’extermination et de génocide. Et il prend position dans ce champ de la littérature dans lequel s’est exprimé le révisionnisme  historique, indigène, le plus outrancier et le plus décomplexé. Il se trouve que Benlabed a écrit texte totalement littéraire, dans lequel l’histoire profonde restituée dans son roman, car c’en est un, passe exclusivement, par le destin tragique ou les drames, des personnages qui le traverse.  Pas une seule ligne ne se laisse aller aux interminables tirades sur  « l’essence » des hommes et « l’essence » de l’histoire qui est la marque de fabrique de cette littérature révisionniste.

Du plus profond du moment historique rendu par ce roman nous remontent les mutations qu’affecte l’histoire à l’intérieur des algériens et dans les rapports sociaux entre eux. Il ne s’agit pas d’adaptations aux situations de guerre mais de mutations et il ne s’agit pas d’un discours sur la « nature » de l’homme, mais de la mutation même des personnages de ce roman. Jusqu’à la mutation de Houria elle-même, de son histoire personnelle qui la transporte des limites physiques et mentales de son petit village au cœur des luttes qui enfantent un nouvel ordre mondial, l’ordre colonial, et la transportent au niveau des idées, des analyses, des compréhensions qui en font peu à peu, de victime et de jouet de l’histoire qu’elle était, un actrice de son sort.

Quand après l’armistice signé par l’Emir, Moumen se demandait que faire et où aller, Houria indiquera la direction du sud, celle de la zaouïa dans la paradisiaque oasis.

Elle montrait le chemin.

M.B  

Le dernier refuge. Salah Benlabed – Editions APIC. Alger. Septembre 2013. 132 pages.  

Source : Horizons du 12 09 2018

 

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