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Yaouled ! parcours d’un indigène. Rachid Sidi Boumedine.

1 Août 2018 , Rédigé par bouhamidi mohamed Publié dans #Notes de lecture

Yaouled ! parcours d’un indigène. Rachid Sidi Boumedine.

Par Mohamed Bouhamidi. In Horizons du 01 aout 2018.

   Beaucoup de lecteurs âgés sortiront de la lecture de ce livre avec un fond de tristesse. Il restitue, en effet, pour eux, l’extraordinaire période de l’éveil de la conscience nationale et de ses effets sur la naissance des médersas des Ulémas, des clubs et activités sportives à contenu social et politique, du mouvement scout. Sur des territoires bidonvillisés à la périphérie urbaine coloniale du Clos Salembier, nous suivons les effets de cette conscience nationale, la reconstitution/réaffectation des valeurs de solidarité, d’endurance et de courage ordinaire ou extraordinaire qui soutenaient nos ancêtres dans leur résistance à la conquête coloniale. Nous savons tous combien, chez cette vieille génération, la nostalgie est profonde de cette époque de fraternité, magnifiée par les sacrifices de la guerre.

   Histoire d’un enfant  indigène, tout à fait comme l’indique le sobriquet de Yaouled appliqué indifféremment  à tous les petits algériens.

   Aux plus jeunes, destinataires de ce livre, matraqués par le révisionnisme néocolonial et par le contexte social actuel radicalement différent, il offre la possibilité de connaître et d’imaginer la profondeur de la détresse de la faim permanente, du racisme omniprésent, de la laideur des bidonvilles et du lien avec la condition coloniale.

   Ils pourront à travers ce livre saisir que cette vie de privation, de peines, de douleurs porte le sens insoutenable qu’elle ne provient pas de causes internes à notre société, à notre histoire propre mais à l’intrusion coloniale.

   Rachid Sidi Boumedine grandit enveloppé d’une culture inscrite physiquement dans les corps indigènes à travers la faim, le froid, l’inconfort, toute entière restituée dans la pleine conscience de ses sources et de ses causes : les séquestres et la dépossession coloniale. Il nous raconte dans une simplicité des mots la simplicité criminelle des dépossessions successives subies par sa famille. De la dépossession des terres à la dépossession des noms, il retrouve dans la mémoire immédiate de ses parents le prestige d’une lignée atteinte dans ses biens comme dans sa position sociale par la politique coloniale.

   La sociologie de l’Algérie colonisée trouve à travers son histoire familiale les images et les scènes qui la rendent concrète. La lecture de ce livre rendrait le plus grand service aux professeurs d’économie en leur permettant d’illustrer comment la politique coloniale a été une histoire de la pénétration du capitalisme, et que toute sa violence a consisté à paupériser/prolétariser et à jeter sur le marché capitaliste du travail des ensembles sociaux, comme la lignée de l’auteur, qui disposaient de leurs propres moyens de production. Peu importe que cela n’ait pas été l’intention programmée des colonisateurs, elle en est la conséquence réelle.

   Moment le plus élevé de l’histoire coloniale, notre guerre d’indépendance est aussi le moment le plus élevé de cette paupérisation/prolétarisation contée par Rachid Sidi Boumedine. Des membres de leur famille quittent leur lointain village pour se regrouper chez eux, à Clos Salembier, car d’une part ils n’ont plus accès à leurs champs et d’autre part les rations alimentaires qu’ils sont autorisés à acheter, avec des tickets, leur sont enlevées dans les barrages militaires. Employé pour un moment à la caisse sociale des travailleurs du bâtiment, Sidi Boumedine découvre que les allocations familiales, pourtant incessibles et inaliénables, sont suspendues sur simple demande des SAS. Sur ces deux exemples vivants l’auteur montre la marche concrète de la création de l’armée des prolétaires « libérés » de leurs moyens de production qui iront servir à la production coloniale.

   Mais pas que. L’auteur par les filières familiales, claniques ou villageoises qu’il décrit déjà au début de son livre, émigrera  en France. Il sera lui-même ouvrier atypique, racisé, un concentré du destin indigène, prolétaire ici et là-bas en France, comme si, déjà, à l’époque de sa jeunesse l’histoire coloniale inscrivait dans sa chair sa vérité de reproduction élargie du système capitaliste. Comment ne pas voir, à travers ce livre, une autre vérité des migrations actuelles ?

   Surnommé « arabe » en Algérie, comme étaient surnommés tous les algériens, il deviendra « algérien » en France, belle leçon de l’auteur, pour ceux qui croient encore que l’identité/identification échappe à la loi d’airain de la domination.

   Très émotionnelle, cette écriture, nous offrira pourtant des culminances. Avec sa mère d’abord, qui dit son empathie pour les mères des soldats français morts dans un incendie, alors même que son mari sortait des tortures de la villa Sézini. Avec, ensuite, l’évocation de Aziz Belkacem, dirigeant communiste assassiné par les terroristes à peine sorti de sa longue clandestinité et quasi inconnu, avec qui il avait partagé son enfance, sa jeunesse prolétaire en France, son engagement dans la fédération de France du FLN puis les chantiers de volontariat pour la reconstruction du pays après 1962. Enfin, Rachid Sidi Boumedine trouvera les mots les plus justes et les plus bouleversants pour parler de la résistance extraordinaire des simples gens, des femmes au premier chef car les premières visées, au terrorisme. Il nous rappelle qu’assurer les cours dans les écoles, juste prendre, le matin, le chemin de l’université, des chantiers, des usines, des bureaux, empêchaient cet effondrement social et économique qui aurait implosé l’Etat.

   La remise en marche de l’Algérie n’aura pas, non plus, baigné dans l’harmonie des points de vue et de la convergence des intérêts de tous. Dans les fonctions qu’il assumera de dirigeant d’entreprise jusqu’au point d’orgue de sa prise de fonction au Comedor, organisme de planification urbaine, nous mesurons la pauvreté structurelle dans laquelle la France a laissé l’Algérie en dehors des enclaves coloniales, les carences à combler, l’immensité des tâches à accomplir, et nous voyons naître les divergences d’intérêts qui engendreront des divergences de vision et de projection urbaines ou industrielles, jusqu’à reconstituer les inégalités créées entre territoires urbains, semi urbains, etc., par la puissance coloniale. L’image la plus saisissante restera  le refus de responsables d’académies d’ériger des lycées près des bidonvilles. Les préjugés sociaux et la reconstitution des illusions de distinction de classes sociales se déroulent sous nos yeux de lecteurs.

   Autobiographie au second degré, les souvenirs de Rachid Sidi Boumedine restituent autant son parcours que la trame nationale sur lequel il s’est tissé. Au profit de cette écriture, le vieil engagement politique de l’auteur et sa formation en sciences physiques comme en sciences sociales, agencent cette mémoire autour de souvenances  structurantes. 

    Ce livre joue pleinement son rôle de plaisir de lire, de passion réactivée pour notre histoire racontée comme destin national, comme sommes de savoirs sociologiques, économiques, anthropologiques, historiques, servies dans et par leurs manifestations passionnantes en un destin individuel.

M.B

Yaouled ! parcours d’un indigène. Rachid Sidi Boumedine. Editions APIC. Alger. 2013. 235 pages.

Source : Horizons du 01 aout 2018.

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