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Les ruptures et l’oubli. Mostefa Lacheraf.

24 Juillet 2018 , Rédigé par bouhamidi mohamed Publié dans #Notes de lecture

Les ruptures et l’oubli. Mostefa Lacheraf.

 

Par Mohamed Bouhamidi. In Horizons du 25 juillet 2018

Excellemment présenté par Mouny Berrah qui en quelques pages bien brèves nous en dit long sur la méthode d’écrire de Mostefa Lacheraf, laquelle, partant d’un fait, même anodin, l’enveloppe dans une série historique qui en révèle les déterminations les plus lointaines et les plus oubliées, ce recueil de textes importants porte le titre de l’un d’entre eux.

Eminente signification que ce titre qui permet à Mostefa Lacheraf de situer le lieu, le temps et les conditions de naissance de l’intégrisme, sujet qu’il interroge alors qu’il met en péril l’existence même de la Nation algérienne et de son Etat issu d’une longue lutte difficile et complexe de libération nationale. Ce texte central d’une quarantaine de page, analyse d’une évolution du monde arabe à partir des souvenirs-confidences de   Hassanien Heikal, lui permet de retrouver la filiation lointaine de notre mouvement intégriste algérien  dans le « pacte islamique » que Dwight D. Eisenhower avait demandé aux saoudiens de créer pour combattre la montée du nassérisme et contrer son rôle grandissant dans la montée du mouvement révolutionnaire arabe, et plus précisément encore dans la proclamation d’une république au Yémen ; déjà au Yémen mais avec une autre combinaison et d’autres alliances des forces en présence.

Le « pacte islamique » ancêtre de l’intégrisme que nous avons connu dans des formes les plus développées en Afghanistan, terrain d’expérience de la création d’une armée multinationale devait assurer, selon Lacheraf et selon ce que la réalité historique a démontré plus tard, les immenses intérêts pétroliers des USA dans cette région du monde. Et bien sûr, elle devait préserver les monarchies moyenâgeuses, « encroutées »  toujours selon Lacheraf, base de leur domination.

Il lisait dans ce texte et dans l’immédiateté de l’agression qui se préparait contre l’Irak les répétitions de l’histoire des agressions US  à la fois dans leurs expressions irrationnelles comme la haine d’Eisenhower pour Nasser qui se retrouve chez Bush pour Saddam Hussein mais aussi, et surtout, et à une échelle infiniment plus grande, le rôle hostile et destructeur du « pacte islamique » devenu l’intégrisme, à l’endroit des Etats-nations du monde arabe.

C’est dans la longue durée que Lacheraf explore la nature profonde de l’intégrisme algérien pour déduire de cette fonction historique sa fonction politique momentanée de destruction de notre Etat national au cours de ces années 90 faites de l’affrontement entre défense et destruction de la Nation et de la société Algérie.

Cette régression, pas du tout féconde, ne provenait pas seulement de l’affrontement d’une « fonctionnalité » politique étroite, des monarchies de la péninsule et du Golfe, mais de leur extériorité au mouvement d’ensemble de l’essor de la civilisation musulmane qui s’est épanouie ailleurs à Baghdâd, Damas, l’Andalousie, la Perse, comme si les facteurs de l’essor civilisationnel ne pouvaient se trouver sur le territoire de tribus bédouines turbulentes, promptes et âpres au butin, probablement même au retour à la djahiliyya. Non seulement, le déplacement des premières  capitales des différents khalifats musulmans a permis d’intégrer la longue assimilation des civilisations précédentes, il a aussi permis, sur cette base, leur développement dans les sciences, les écoles de pensée et les écoles juridiques. Sur ces terres bédouines et endormies  du Nejd ne pouvait naitre à l’époque du déclin ottoman qu’une interprétation régressive de l’Islam d’autant que les anglais étaient déjà là pour détruire de l’intérieur un empire ottoman décadent certes, mais citadin.    

Cette naissance du wahhabisme viendra en contrepoint de siècles de progrès au cours desquels de nombreux  grands penseurs avaient  frayé à la politique des voies non religieuses d’expression. Lacheraf souligne d’ailleurs que notre mouvement national y compris dans sa dimension « Uléma » avait sorti nos luttes politiques de « l’âge théologique » puisque les Ulémas tenaient le maraboutisme pour la réalité de cet « âge théologique ».

L’intégrisme représente un véritable effondrement de la pensée en ramenant la politique à s’exprimer par la seule voie qui coupe les peuples de la nécessité d’un effort de rationalité pour la compréhension de leur époque par l’examen des forces économiques, sociales, politiques, étatiques.

Bien sûr Mostafa Lacheraf  note que cet intégrisme utilise les moyens les plus modernes pour entreprendre une activité de secte de type nouveau, une activité politico-mercantilo-religieuse qui permet l’accumulation des richesses (sans accumulation primitive d’ailleurs) et qui flatte par ailleurs la « tradition pétrifiée » des masses et des élites conservatrices.

L’émergence et le succès de ces régressions s’explique au plan interne par la grande fracture du renoncement aux engagements de novembre  de construire un Etat qui devait redresser les torts subis par notre peuple du fait d’un colonialisme de peuplement génocidaire, et de ce fait même, qui devait  protéger une nation vulnérable fragilisée par les épreuves inouïes de l’occupation et de la guerre, qui devait jouer le « rôle essentiel du développement ».

Par cette fracture du renoncement à cette nécessité historique d’une Etat protecteur de la Nation, l’intégrisme a trouvé la faille de son intrusion massive dans la politique nationale en proposant au peuple de jouer, lui, ce rôle de redresseur de torts dans la « surréalité » d’une promesse d’un ordre du divin sur terre. Lacheraf situe cette fracture aux années 80 et dans l’ensemble des déstructurations industrielles, éducatives, et des services sociaux. 

Il  consacre de longs développements à deux aspects majeurs. D’abord la part du système éducatif dans la détérioration des capacités de comprendre et de connaitre le monde réel parce que modernistes et conservateurs vouaient l’école à une mission de formation d’un type d’homme et non à une mission de formation. Livrée à la démagogie l’école jouait le rôle de relais des idéologies, voire seulement un rôle idéologique.

D’autre part le modernisme comme l’intégrisme plaçait nos élites et notre peuple devant des modèles dictées par d’autres expériences et d’autres vécus historiques.   Il note que les deux sont condamnés à des expressions et des rituels convenus et souligne que la décadence amorcée dans les années 80, comme toute décadence, inflige uniment à la modernité et à la tradition un confinement à leurs signes purement extérieurs.

Près de vingt-cinq ans nous séparent de certains des textes réunis dans ce recueil.  Ils dégagent une force théorique et une invitation à des pistes de réflexion absolument novatrices dans la veine de Lacheraf, faite d’audace, d’érudition et de savoirs éprouvés, de rupture avec les modèles académiques construits pour d’autres réalités et d’autres processus.

La langue, celle que ses lecteurs lui connaissent est à la fois un réel plaisir tant elle est puissante et tant ses phrases longues, dans lesquelles jamais on ne se perd, lui permettent d’exposer ses thèses et ses idées dans une extraordinaire netteté et dans leurs moindres nuances qui nous mettent au cœur des complexités du réel. Relire ces textes aujourd’hui avec ce que le présent a pu nous donner à voir du développement du passé, permettrait à chaque lecteur de revoir notre histoire récente, non plus sous son angle événementiel mais proprement dans sa perspective historique.

M.B   

 

Les ruptures et l’oubli. Mostefa Lacheraf. Editions Casbah. Alger 2006. 156 pages.

Source : In Horizons du 25 juillet 2018

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