Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
bouhamidimohamed

Le dernier crépuscule – Djamal Amrani.

4 Juillet 2018 , Rédigé par bouhamidi mohamed Publié dans #Notes de lecture

Le dernier crépuscule – Djamal Amrani.

Par Mohamed Bouhamidi. 

In Horizons du 04 juillet 2018

Publié par la SNED (1)  en 1978 et présenté par Jean Dejeux, « Le dernier crépuscule » offrait à lire treize nouvelles dont six inédites. A la lecture, il s’en dégage un air de continuité et de cohérence, comme si Djamal Amrani abordait par différents angles une thématique unique. Le lecteur reste sur l’impression qu’avec quelques arrangements, ou un peu plus de travail,  le tout aurait pu se transformer en roman. De la première nouvelle, « L’école communale », à la douzième, « le retour » se développe une forme de continuité géographique et temporelle. Djamal Amrani passe d’un lieu péri-urbain, Birmandreis encore village entouré de jardins maraîchers et de vergers, le village où il a effectivement grandi, aux zones de maquis. Il nous mène des années    d’avant la deuxième guerre mondiale époque de la première nouvelle aux jours de l’indépendance avec la douzième. La diversité des personnages n’enlève et des situations  n’enlèvent rien aux règles d’unité et de cohérence que le lecteur ressent. Entre les personnages de différentes nouvelles, le lecteur, à défaut de l’auteur, peut imaginer ou construire des liens et des relations qui font de chacune des nouvelles un chapitre d’un roman unique.

C’est bien le cas, car quand vous refermerez le recueil de nouvelles, vous aurez lu un immense travail d’écriture de notre roman national. Dès l’école, peu avant la deuxième grande mondiale, un enfant d’une famille plutôt aisée, aussi bien habillé que les autres élèves pieds-noirs et installé parmi eux au premier jour de la classe, se retrouvé renvoyé dans le groupe des enfants indigènes dès que la maitresse entend son nom. L’école de la République de la « Liberté, Egalité, Fraternité » devenait par la force de la situation coloniale, de la vérité sociale et de terrain, une école raciste. Pour cela et pour cette fonction inavouée mais aussi vraie que son existence, elle renvoyait impitoyablement,  l’enfant indigène à sa communauté. Il devra surtout se faire à son exclusion du club des enfants « éminents » par la race et à son appartenance à la communauté des enfants pouilleux, qu’il refusera mentalement et psychiquement de rejoindre et dont il essayera de se distinguer même au prix de la vilénie.

Vous trouverez difficilement plus belle traduction littéraire et esthétique de la naissance du complexe du colonisé que cette nouvelle, que la construction de Djamal Amrani provienne de son propre cheminement  ou d’une projection du travail de Fanon.

Il aura fallu l’intervention de sa mère, laborieuse abeille, pour pousser l’enfant à corriger sa faute et lui  apprendre à quelle identité il appartient. Djamal, par mille nuances de la création, nous montre que de toutes les façons elle est imposée à cet enfant, comme à nous tous,  comme une étiquette de flacon.

Aujourd’hui encore, cette première du recueil, est en mesure de relancer le débat sur la fabrication de la conscience nationale et sociale et sur la primauté ou non de la structure familiale dans sa transmission.

Cette première nouvelle représente comme un socle que développe Djamal Amrani dans la découverte par l’enfant du monde colonial et cette découverte déploie, pour nous, un monde divers, nuancé, divisé aussi bien de notre côté que du côté pied-noir, mais que la confrontation coloniale tend à souder. Ces nuances atteignent un sommet avec le personnage d’une jeune espagnole délurée, provocante, créatrice, qui forme une bande de jeunes indigènes plus un gitan, se choisit un flirt parmi eux, la dirige à chaparder les jardins pendant la période de rationnement de la deuxième guerre mondiale, les défend contre l’agressivité des racistes mais finit par épouser un officier américain.

Il y a comme une fatalité du destin qui va peser sur ces personnages d’enfants.

D’autres vont entrer dans le drame colonial. Garcia, le patron d’un ouvrier algérien modèle, harcèlera la femme de ce dernier quand il sera occupé à l’atelier. C’est encore par les yeux d’un enfant que Djamal nous fera regarder à la fois le tragique et le drame de cette condition coloniale. Les rumeurs du quartier, les regards de la concierge ou de la voisine, les allusions grossières des autres élèves, plongeront cet enfant dans la honte sociale. Bien que pour l’Afrique du Sud, la littérature  a abordé cette question du rapport entre possession coloniale et possession sexuelle, nous n’avons presque pas de trace dans la littérature algérienne. L’enfant trainera une souffrance psychique inavouable car indicible jusqu’au moment où il découvre la résistance résolue, acharnée de sa mère aux pressions et menaces de Garcia de licencier le mari ouvrier dévoué. Ce sera trop tard.

Le développement dramatique de la situation coloniale constitue la trame de toutes ces nouvelles, sauf la treizième. D’autres enfants découvriront la présence coloniale puis sa puissance puis son extrême violence dans une gradation et dans un déroulement temporel qui nous amène aux affres des séparations incomprises par des personnages d’enfants d’un père  entré en clandestinité ou d‘un père mort au maquis mais dénoncé par son beau-frère. Le premier retrouvera la fierté de retrouver son père guillotiné. Le deuxième vengera son père.

Nous sommes déjà bien loin, de la première nouvelle et de la phase deux de la conscience du colonisé selon Fanon. Du petit aliéné qui s’en prend à ses congénères mais est positivement corrigé par sa mère à l’ado qui venge son père et entre dans la lutte en retournant la violence de la libération contre la violence coloniale, le chemin de ce roman national se construit sous notre lecture. Le rôle des femmes prend les dimensions du sublime dans ces nouvelles.

Le tout peut être lu, compris et analysé comme autant de situations psycho-sociales  auxquelles sont soumis des enfants et des ados en situation coloniale ordinaire, dans le contexte de la deuxième guerre mondiale et de la faim généralisée pour les indigènes, ou dans la  situation de la lutte armée.

Des éléments autobiographiques se trouvent incontestablement dans ce recueil mais ils apparaissent plutôt comme source émotionnelle et non comme ossature de la construction esthétique. Car cette construction est indubitable dans ces nouvelles d’une grande sobriété du style, dont on ne peut retirer une virgule. Certaines tournures de phrases ou expressions  peuvent sembler très académiques. La longueur des nouvelles, leur style, leur rythme peuvent tout aussi bien correspondre à un usage radiophonique.

Toutes ces hypothèses rajouteront à votre plaisir de relire ou de découvrir.

M.B

 

Le dernier crépuscule – Djamal Amrani.  SNED – Alger – 1978 (SNED : Société Nationale d’Edition et de Diffusion)

Source : ​​​​​​​In Horizons du 04 juillet 2018

 

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
T
Je vous remercie de m'avoir fait découvrir cet auteur que je ne connaissais pas. Je trouve excellente la présentation synthétique de cet ouvrage que je vais d'ailleurs m'empresser d'acheter.
Répondre