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Le chaos des sens – Ahlam Mosteghanemi.

11 Juillet 2018 , Rédigé par bouhamidi mohamed Publié dans #Notes de lecture

Le chaos des sens – Ahlam Mosteghanemi.

Par Mohamed Bouhamidi. In Horizons du 11 juillet 2018

 

   L’écriture inachevée d’une nouvelle sur l’amour, d’une intensité poétique si rare qu’on se demande si Ahlam Mosteghanemi pouvait poursuivre sur ce voltage, la mettra face à une difficulté d’en finir avec son propre roman.

   Elle en était à la difficulté du langage, et de ce que pouvait ouvrir sur l’autre la parcimonie de la parole de son personnage, laissant la femme amoureuse, qui écrit la nouvelle, perplexe de toute cette communication par le silence, par le creux entre les mots, et de ce qui pouvait signifier.

   Elle en était à ne savoir que dire sur l’amour et sur le roman et ce côté du mystère d’une création littéraire dont la maîtrise lui échappait et la happait dans une zone d’indistinction entre fiction et réalité.

   Entre la part de réalité réinscrite dans la fiction.

   Entre toutes ces parts de fictions que nous projetons dans notre vie et qui nous installent dans un modèle de conduite dans la réalité. A-t-elle vraiment cette force, la littérature, d’agir sur nos cerveaux et d‘induire nos manières de voir et de vivre, et dans ce qui se trame dans le plus secret de notre psychisme, l’amour ?

   Langage, création artistique, littérature, amour, communication, d’emblée ce roman est investi d’une réelle et profonde réflexion philosophique. Mais investi d’une réflexion à la mesure de notre époque, nous sommes face à une extraordinaire, une somptueuse réécriture littéraire, esthétique, d’une théorie des idéologies, de leur fonctionnement  à l’articulation la plus mystérieuse de leurs effets sur le psychisme des individus.

   Réécriture esthétique d’une théorie des idéologies, car nous sommes face à des personnages réels dans ce roman. Paradoxe que ces personnages totalement créés – non pas personnages de papier, car Ahlam Mosteghanemi rappelle à plusieurs reprises qu’ils sont des hommes d’encre – paradoxe que ces personnages deviennent sous nos yeux des hommes porteurs d’une réalité psychique et sociale d’une extraordinaire densité.

   Jamais roman n’aura mieux illustré l’idée que le roman ne crée des personnages que s’ils le sont au sens premier, significatifs d’une époque tragique, aux limites de légitimés parentes et opposées. Ils vivent alors car l’auteur(e) leur donne l’épaisseur de la réalité esthétique.

   Reprenons. Une femme auteure, Ahlam Mosteghanemi elle-même sans conteste, écrit une nouvelle. Dans un temps romanesque précédent, le destin fait à un de ses personnages l’interpelle, et elle écrit une nouvelle pour retrouver la possibilité de lui en proposer un autre. Elle construit un personnage femme en prise avec la difficulté de comprendre ce que lui dit cet homme, dont les silences entre des phrases provoquent en elle les émotions les plus fortes et les interrogations les plus profondes sur l’amour. Ses propres personnages commencent à intervenir dans sa vie d’auteure par la difficulté même d’écrire. Le personnage homme en sait tellement sur elle que d’évidence il a été un acteur de sa vie antérieure.

   Le procédé est le plus difficile à employer dans la littérature et tourne souvent au casse-gueule et à l’artifice. Pas du tout dans le cas de ce roman. Mieux, Ahlam Mosteghanemi introduit un deuxième palier de communication entre auteur et personnages. Elle est tellement amoureuse et inquiète de ce que peut être l’amour qu’elle va se rendre au cinéma où ses deux personnages se sont donnés rendez-vous pour voir un film. Elle épie et regarde passionnément ce film, véritable allégorie de l’alliance des bêtises sociales contre un professeur de littérature dont l’enseignement hétérodoxe et libérateur amène un élève à se suicider.

   Une salle de projection, des personnages de fiction, un film qui dit que la littérature n’est pas sans conséquences si elle est comprise en dehors des sens convenus par l’institution officielle, en quelques pages et une scène, Ahlam Mosteghanemi nous met face à la superposition et à l’imbrication des représentations idéelles et esthétiques, de leur synergie, de leurs effets dramatiques.

   La fabrication des représentations sociales mènent à la mort.

   Pas un mot n’est encore dit sur un tragique de l’époque. Nous sommes face à une des plus belles et plus profondes réflexion sur l’amour.

   L’homme venu s’installer à côté d’elle dans le cinéma alors qu’elle épiait son personnage surgi de son passé, en un souvenir d’un parfum qui émanait de lui la trouble dans l’identité de l’homme qu’elle aime et qu’elle recherche. 

   Elle découvrira que le personnage créé par elle était un leurre et que l’homme qu’elle aimait était cet autre dont elle ne savait encore rien. Avez-vous trouvé allégorie plus parlante, plus simple dans sa  sophistication pour dire que l’art, la littérature, la représentation sont des fonctions de leurres par lesquelles se frayent les chemins possibles de la vérité. Bachelard ni Aragon ne seraient dépaysés dans cette somptueuse création romanesque.

   Car à ce moment culminant la réalité va s’éclairer dans ses drames par le pari impossible de la romancière de retrouver cet homme qu’elle aime dont elle ne connait qu’un parfum, un parler laconique, la connaissance qu’il a sous sa plume de sa propre vie.

   La quête de ce spectateur assis près d’elle nous découvre son identité, son époque, sa ville.

   Elle est fille d’un grand chahid, véritable symbole national, mort quelques mois avant l’indépendance, mariée à un colonel, stérile comme si l’Algérie l’était devenue, auteure, qui en recherchant la trace de cette autre homme qu’elle aime, nous fait découvrir cette ville de Constantine dans laquelle surgissent les menaces de mort qui vise les journalistes, ces moments de bascule de janvier 1992.

  Et tout cela monte crescendo quand ces personnages de la vie réelle entrent en scène, Tahar Djaout, Saïd Mekbel, Boudiaf, eux-mêmes des personnages au plus haut point car symboles d’une idée, d’un moment, d’un peuple pour Boudiaf et de courants idéologiques et politiques pour Djaout et Mekbel.

  Elle sera en quête de cet homme tant aimé en ces époques de troubles, de menaces qui la touchent au plus près de son être en son frère islamiste totalement pacifique, en son mari maître de la répression que fuit son frère, en cet homme de fiction qu’elle aime et recherche, et qui est menacé au premier chef parce que journaliste, en sa mère si représentative de la moyenne bourgeoisie citadine  et presque futile dans sa vie écourtée par le veuvage.  

   Mais ne vous méprenez pas, cette intrusion de la politique donne toute la mesure de la force littéraire de Ahlam Mosteghanemi. Vous ne trouverez que des destins littéraires, pas de discours politique ni de manichéisme. Beaucoup de symboles.

   Jusqu’à cette fin du roman qui se termine par la révélation que l’homme qu’elle aimait était un autre, avec un autre nom qu’elle ne reconnait qu’une fois mort et à qui était au fond destiné le carnet sur lequel elle écrivait et qu’elle abandonne sur sa tombe  fraîche.

   Répond-elle à Tahar Ouettar quand elle parle de Djaout ? Le logement place Emir Abdelkader où elle rejoint son aimé est-il celui de Maître Youcef Fatallah fondateur de la ligue des droits de l’homme ? Le martyr symbole national est-il Lotfi mort en mars 1960 ?

 

   Le roman a pu passer aussi pour un texte d’émancipation de la sexualité féminine. Beaucoup de lecteurs trouveront qu’on a rarement parlé aussi  bien et aussi fort de la sensualité féminine. Le plus remarquable est que rien n’est surajouté à cette vie du corps, à cette sexualité accomplie que Ahlam Mosteghanemi nous donne à lire. C’est la parole dont l’identité sexuelle féminine est profondément affirmée, et par conséquent cette puissance du texte et des sensations est débarrassée de l’érotisation. Il sera très difficile d’expliquer que ce texte de femme est totalement dénué de féminisme car il est l’accomplissement total de la femme, alors que le féminisme est toujours un inaccompli.

   Ahlam Mosteghanemi est incontestablement une auteure de niveau mondial. Et ce roman restera comme modèle de la construction romanesque. Dans notre pays, il restera surtout comme une pièce incontournable sur l’exceptionnelle créativité et la force rare de dire le monde actuel et ses forces contraires en langue arabe.

   Jusqu’à présent aucun texte n’a atteint le degré de liberté, de vérité et de beauté sur la féminité. Et c’est en langue arabe en dépit de la fabrication de la haine pour cette langue tenue pour inapte à nos temps actuels…

M.B

Source :  Horizons du 11 juillet 2018

 

 

 

    

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