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Izuran Au pays des hommes libres. Fatéma Bakhaï.

18 Juillet 2018 , Rédigé par bouhamidi mohamed Publié dans #Notes de lecture

Izuran Au pays des hommes libres. Fatéma Bakhaï.

Par Mohamed Bouhamidi. In Horizons du 18 juillet 2018.

La première grande époque, retracée dans ce roman,  recouvre la naissance de la division sexuelle du travail, chez nos plus anciens ancêtres et la lutte, sourde, qui les mènera du matriarcat au patriarcat. Epoque des tâtonnements pour la maîtrise du feu et de la découverte des premiers outils. Epoque aussi des premiers contacts entre hordes, contacts craintifs et étonnés, évoluant entre hostilités manifestes et premiers échanges. D’entrée Fatéma Bakhaï, nous installe dans une histoire des écarts à l’acquis et à la tradition, écarts  qui enfantent l’histoire. Au début du livre, les histoires des personnages sont brèves. Elles correspondent à la fabrication d’un outil, à l’apprentissage d’une technique et aux transformations sociales qu’elles induisent.

Mais les moments les plus forts, bien plus forts que ces transformations techniques et sociales, parlent de la naissance des idées ou des sentiments représentant une modification morale. Les difficultés à imposer l’adoption d’un bébé étranger trouvé orphelin, celle de protéger un bébé métis né à moitié de la horde, celle d’empêcher la mise à mort d’un bébé né handicapé. L’auteure nous conte non seulement la naissance d’une nouvelle société à travers la résolution des problèmes inédits que rencontrent les hordes, elle met en perspective, création matérielle de nouveaux outils, nécessité de résolution des conflits entre hordes en quête de territoires de chasse, mais aussi la lente évolution vers les représentations mentales de leur humanité chez nos ancêtres.

Cette histoire par les écarts, les dissonances, les transgressions est magnifiquement exprimée dans ce bout de citation sur la redécouverte par la fille de Lion de l’art de la peinture que sa mère avait créé : «… qu’elle [la Boîteuse] polissait avant de prendre la pointe qui ferait naître sur la pierre le monde qui l’avait exclue »(p.42)  

L’auteure déroule cette évolution morale à travers ces écarts que sont la naissance de l’amour, d’où naîtra l’art pariétal, qui poussera le mari étranger et écrasé par la grandeur des œuvres de sa femme à lui construire un tumulus, qui deviendra pour leurs descendants un lieu de pèlerinage et un lieu d’oracles et  de communication avec le divin. Les histoires apparemment éparses au début du roman s’agrègent en histoire d’une lignée qui devient la porte d’entrée à une histoire de la naissance d’un pays.

Les destins individuels occuperont, dans le livre, des espaces, des chapitres de plus en plus longs, à mesure que la horde se transforme en tribu, puis les facteurs externes de son évolution deviennent de plus en plus importants jusqu’à la faire dépendre des facteurs internationaux, la guerre entre Rome et Carthage.

A mesure que le roman avance, prennent place des personnages pris dans des considérations et des problèmes tout à fait imbriqués dans une histoire mondiale. Nous avons cette impression que notre terre et notre être national n’ont pu se construire par leurs propres dynamiques internes.

 D’évidence Fatéma Bakhaï affrontait un véritable défi en retraçant en deux cent pages, l’histoire, ou plus exactement une histoire, de la naissance d’un territoire et d’un peuple. Bien que deux autres tomes doivent compléter, dans une trilogie, cette épopée, la période historique qui s’étend de la plus ancienne préhistoire à la fin de la présence romaine dans ce qui deviendra, de nos jours, un ensemble nommé Algérie, demeure considérable.

Le défi reste que nous sommes face à une entreprise littéraire qui commande à l’auteur de restituer les faits significatifs de l’histoire événementielle et les ressorts profonds qui la déterminent à travers des destins individuels. Postuler à la projection de cette épopée à travers des destins individuels, mettait Fatéma Bakhaï en demeure de résoudre une double difficulté, construire des personnages dont l’histoire individuelle est suffisamment dramatique pour en faire des destins et suffisamment significative des transformations historiques pour devenir des symboles.

L’écriture devait répondre à cette exigence pour s’élever au rang d’acte littéraire, de création esthétique même avec les limites de l’imaginaire inscrites dans ce genre entre récit et fiction. Et ce statut rend la question de la vérité historique événementielle presque secondaire pour ne  donner de l’importance qu’à la fabrication du sens.

Fatéma Bakhaï y parvient en plaçant ses personnages dans le tragique de leurs différentes époques. Peut-être que ce que nous ressentons de tragique dans notre présent actuel trouve sa naissance dans ce qu’elle nous donne à percevoir à travers ce roman.

M.B

Izuran Au pays des hommes libres. Fatéma Bakhaï. Editions Alpha. Alger Novembre 2013- 206 pages.

 

Source : Horizons du 18 juillet 2018.

 

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