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La Moudjahida Annie Fiorio Steiner – Une vie pour l’Algérie – Hafida Ameyar.

20 Juin 2018 , Rédigé par bouhamidi mohamed Publié dans #Notes de lecture

La Moudjahida Annie Fiorio Steiner – Une vie pour l’Algérie – Hafida Ameyar.

Par Mohamed Bouhamidi. In Horizons du 20 juin 2018

Les décès tous récents  de Gérald Marvy(1), , enfant de la Casbah d’Alger et d’Emile Schekroun (2) né à Oran, anciens moudjahidines, nous rappellent le peu d’attention accordée à la question des « passeurs de rives » selon la belle formulation de Claude Liauzu (3).

Nous pouvons comprendre aisément, le passage d’indigènes vers l’identité coloniale ou simplement l’identité étrangère dominante du moment. Nous avons cependant un déficit d’imagination pour comprendre le mouvement inverse, celui des membres des communautés dominantes vers les dominés. Pourtant, comprendre dans sa complexité, leur mouvement de migration dans l’identité, nous permettrait de mieux saisir l’esprit et les cultures d’une époque.

Le livre d’entretiens de Hafida Ameyar avec Annie Steiner, édité par l’association « Les amis de Abdelhamid Benzine », représente de ce point de vue, un document exceptionnel. Annie Steiner maîtrise à un point tellement exceptionnel la langue et les grandes questions sociales, philosophiques, politique de son époque, qu’elle les restitue dans les mots les plus simples. Comme les poètes écrivent les plus grandes œuvres avec les mots de tous les jours.

Nous pouvons facilement croire comprendre ce mouvement qui a amené tant  d’algériens d’origine pied-noire, lorsque nous avons affaire à des militants. Chrétiens de gauche, humanistes, communistes, artistes et poètes, nous paraissent poursuivre, en nous rejoignant, une trajectoire fidèle à leur logique d’engagement. Quoique cette impression a plutôt  pour fonction plus de nous décharger de la réflexion et de la recherche de la vie concrète de ces personnages de roman, de leurs émotions, de leurs parcours à l’intérieur de leurs imaginaires maternels, des étapes de leurs métamorphoses.

Ce cadre des passages de rives construit par Claude Liauzu ajoute un intérêt particulier pour l’entretien de Hafida Ameyar avec Annie Steiner. Annie se présente comme un cas particulier car elle n’appartenait à aucun courant ou mouvement social ou politique. Elle a adhéré à la lutte de notre peuple sans passer par l’évolution de prise de conscience politique et d’engagement traditionnels. Son parcours nous invite à nous interroger sur des voies et des processus bien plus profonds que la vie politique et qui lui sont préexistants.     

L’empathie de Hafida pour Annie, en plus de ses propres engagements politiques, a fait qu’elle a perçu son message au plus profond de son niveau latent. Et ce niveau révèle qu’il est impossible de côtoyer la condition coloniale sans que naissent des révoltes spontanées, sans nul besoin d’une aide politique, chez des personnes suffisamment humaines pour mettre en équation le discours colonial et la réalité.

Effet grossissant, Annie n’avait pas de contacts réels et suivis avec les indigènes, comme en avaient les Chaulet, ou plus profond encore, Laban, Yveton, Maillot qui baignaient dans un environnement indigène depuis leur jeux d’enfants. Quelles motivations, quels cheminements secrets ont poussé la jeune femme au regard chargé de tendresse, à faire seule le chemin  d’une révolution à venir et à rechercher le contact pour s’engager totalement.  

L’entretien par la grâce de deux femmes, devient la démonstration d’une métamorphose d’Annie par l’action. « je ne veux pas apparaitre comme une personne particulière, différentes des autres. Pendant la guerre, les sœurs et moi faisions partie de la collectivité. J’ai été façonnée par cela. J’ai découvert les qualités du peuple algérien en prison. La prison m’a beaucoup appris et les sœurs m’ont donné  un pays que j’avais déjà par rapine. »

C’est cette distance au milieu indigène qui explique qu’elle rejoint  la lutte organisée par le PCA, et qu’elle sera un élément clé de la relation PCA/FLN mais aussi des certaines structures de la lutte urbaine comme les labos de fabrication de bombes.

Tenir en prison et l’apprendre sur le tas, savoir se tenir au tribunal, faire face aux juges militaires, fêter novembre à Sarkadji, faire chœur avec les prisonniers hommes pour chanter Min Djibalina, résister dans les conditions de la détention, Annie nous en livre mille et un secret. Annie Steiner nous rend, dans une délicatesse du propos, les stigmates de la torture dans les corps et dans les âmes de ses sœurs sans rien soustraire de ce que les tortionnaires ont u les faire subir. Et elle le souligne en citant le courage de dire de Louisette Ighilahriz, sur les tortures et les viols pour que rien ne reste dans l’ombre.     

Et dans son récit, comme dans une marche naturelle, les noms de militants aux noms indigènes ou français se marient dans la lutte, face aux tribunaux, dans les épreuves de la torture, de la prison de la mort. De ce fait si simple, elle montre que notre cause nationale était une composante d’une marche d’humanité et que notre guerre ne détruisait pas seulement un système colonial mais reconstruisait pour nous, pour le monde, une autre de l’homme et de l’humanisme débarrassé des discours frelatés. Ses si simples paroles rappellent que la société coloniale était impossible à vivre et à supporter et qu’elle n’avait rien du fraternel qu’on lui invente aujourd’hui, si loin qu’on en oublie même Germaine Tillon et la nécessité même pour le système colonial de créer des centres sociaux pour remédier à la situation inhumaine des bidonvilles. 

Annie Steiner a parlé avec Hafida pour des raisons de révolte. Elle tenait à ce que soit rendu la justice de la mémoire à ces combattants, vrais moudjahidines, oubliés des cérémonies et des commémorations. Il lui tenait à cœur depuis longtemps de rappeler le nom de l’oublié permanent, Mahmoud Bouhamidi mort avec Petit Omar, Ali la Pointe et Hassiba . Elle l’a fait, dans ce livre avec Hafida car elle tenait cet oubli comme une injustice qui en touchait bien d’autres. Elle poursuivait avec Hafida un combat de fidélité qui dit l’immense contribution de notre peuple, de ces faiseurs d’histoire par le bas, presque par nécessité

« Une vie pour l’Algérie » a aussi interrogé le destin post indépendance des moudjahidates. Quel rôle, quel apport pour le pays, pour la condition des femmes ces moudjahidates ont-elles pu jouer par le poids de leur renom, de leur histoire ? Annie parlera avec la lucidité de la militante éprouvée, aguerrie qui sait évaluer les possibilités des rapports de forces.

Les moments forts pos-indépendance restent, cependant, ceux de son apport à la construction de notre Etat national dont elle a été une cheville ouvrière. Elle nous en confie quelques épisodes décisifs comme ceux de l’harmonisation des salaires et revenus. 

Une vie complète pour l’Algérie, oui Hafida Ameyer a trouvé la formule juste et heureuse.

M.B

La Moudjahida Annie Fiorio Steiner – Une vie pour l’Algérie – Hafida Ameyar – édité par L’association des amis de Abdelhamid Benzine – Alger  septembre 2001

  1. http://www.aps.dz/algerie/75176-deces-de-gerald-marvy-combattant-de-la-guerre-la-liberation-nationale
  2. http://www.amb-algerie.fr/4732/lambassadeur-dalgerie-assiste-aux-funerailles-demile-schekroun/
  3. http://www.persee.fr/doc/homig_1142-852x_2001_num_1230_1_5312_t1_0140_0000_2
  4.  

 

Source : Horizons du 20 juin 2018.

 

 

 

 

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