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L’Algérie hors la loi. Colette et Francis Jeanson.

9 Mai 2018 , Rédigé par bouhamidi mohamed Publié dans #Notes de lecture

L’Algérie hors la loi. Colette et Francis Jeanson.

 

Par Mohamed Bouhamidi – Horizons du 09 mai 2018

« L’Algérie hors la loi » de Colette et Francis Jeanson publié fin 1956 aux éditions Le Seuil se distingue des textes habituels de recherche académique, d’investigation ou d’information. Son épouse l’avait aidé à rassembler des centaines d’informations économiques, juridiques, sociales, politiques, culturelles. Le livre alors va au détail des questions et des informations qui peuvent éclairer une situation devenue révolutionnaire et qui, de ce fait, ne permet plus aux habillages idéologiques de masquer plus longtemps la réalité de la condition coloniale. Il n’est pas, cependant, un simple travail de connaissance des réalités. Il interpelle les intellectuels de France sur la cohérence de leurs proclamations philosophiques générales sur l’Homme et l’action qui se mène en leur nom contre le peuple algérien. Car il parle à partir de ce point de vue sartrien, le point de vue de l’existentialisme, celui qui met la « vérité » de la parole, sa bonne foi et sa sincérité, dans la conformité à l’acte. La parole ne se mesure que dans sa réalisation.

La question de la guerre de libération du Vietnam avait déjà été l’occasion de formuler ce problème philosophique. Jeanson, était passé dans le débat philosophique, des affirmations spéculatives en général, à la formulation d’un soutien clair à la guerre de libération des vietnamiens suscitant la plainte de Camus, transmise par Mounier à Sartre, que son disciple, Jeanson, salissait la politique en y ramenant la philosophie. D’une part Camus énonçait sa théorie de l’absurde parce que les vietnamiens en réclamant l’indépendance se plaçaient ipso-facto dans la « dictature communiste », absurde n’est-ce pas ? D’autre part Sartre répondra par son « fameux » « Avoir les mains propres, c’est ne pas avoir de mains ».

Notre guerre d’indépendance, fut la nouvelle occasion de confrontation philosophique dans la sphère intellectuelle française. Les deux figures s’opposeront. Camus développera encore plus sa théorie de l’absurde, ramenant notre insurrection à une opération de subordination au président égyptien Nasser, remake du choix de l’enfer communiste des vietnamiens. Ce sera ainsi ce faux tragique, développé dans la seule sphère de la spéculation,  entre choisir entre défendre sa communauté ou le principe général de la liberté que nous pouvions invoquer dans les motifs de notre insurrection.

Jeanson décidera lui d’interpeller les principes généraux au regard de ce qu’on fait en leur nom. Il le fera en actes et non en spéculations.

Le premier acte a été pour lui de connaître la vérité du terrain, la vérité de situation.

Il dénoncera, sans équivoque, la « passion étonnamment respectueuse » des intellectuels pour les « événements d’Algérie. Il leur lancera « Sommes-nous en spectacle ? ». Et il met en garde sur la possibilité que le spectacle se déroule dans la salle, faisant des spectateurs des acteurs malgré eux ou malgré leur aveuglement.   

Une fois de plus, Jeanson portera la politique, c’est-à-dire le réel dans sa nudité dans la philosophie. Il commencera par une autre façon de faire la philosophie, par ce livre, véritable interrogation du réel.

Il examinera tous les mythes coloniaux. Le premier est que notre pays n'était pas une «Terra nullius ». Il existait bien un Etat dans notre pays. Hollande et Angleterre signent avec cet Etat un traité au 17ème siècle. Les USA signent avec lui un traité de paix et d’amitié en  1792. Les relations diplomatiques avec la France sont encore plus anciennes par l’alliance avec François 1er contre Gênes  et Charles Quint et se poursuivront avec Henri IV qui sollicitera les algériens pour la reprise de Marseille. Le débarquement français en juillet 1830 est un acte d’agression contre un Etat internationalement reconnu. La pratique, habillée d’autres justifications, perdure et risque de se répéter pour nous.

L’ensemble des grandes déclarations civilisatrices se fracassent sur l’examen des réalités de la guerre menée contre les deux millions d’algériens que nous étions en 1830, une guerre d’extermination extrêmement cruelle, faite de massacres de masse, dont tiraient orgueil les généraux français. Burlesque d’une colonisation « civilisatrice » entreprise par des mercantis, qui ramenèrent avec eux les pratiques de l’escroquerie et de la spéculation sur les terres. La Mitidja a été vendu et revendu vingt-trois fois avant d’être conquise. Le cynisme de cette « colonisation   humanitaire » s’étale à découvert dans les propos d’Eugène Etienne, proche de Jules ferry, pour qui l’utilité des colonies était de : »réserver un débouchés à nos marchandises et y trouver des matières premières pour nos industries ».

Et cette réalité coloniale est faite d’une guerre incessante au peuple colonisé lui-même. 2.500.000 ha furent séquestrés au cours des répressions du 19ème siècle. L’administration des forets tiraient trois plus de revenus des amendes des paysans que du bois et du liège. Les 2000 écoles (pour les 2 millions d’algériens) et les universités des grandes villes furent fermées ou détruites.

La République a instauré la dualité civique pour nous, des citoyens aux droits différents.

Le philosophe Jeanson « se salira » les mains jusqu’à examiner le détail de chômage, des revenus, de la misère, de la couverture sociale et médicale. Et même de cette étrange réalité républicaine qu’un algérien passant de France en Algérie perdait les droits dont il jouissait dans la métropole.

Jeanson expose avec une connaissance approfondie les détails de la naissance du nationalisme. On opposera à ce dernier le regret que c’est justement… du nationalisme, anachronique à l’ère de l’interdépendance etc. On croirait écouter les sirènes d’aujourd’hui.

Le FLN a-t-il rejeté les voies des solutions pacifiques comme le prétendait Camus ou même aujourd’hui encore Onfray et le gros des contingents des actuels « informateurs indigènes » ? Jeanson donne dans le détail de cette période novembre 1954 – été 1955, le détail des réactions des maires d’Algérie : une déclaration de guerre à toute idée d’amélioration de notre condition indigène.

Ce livre montre dans une infinie clarté que la seule solution qui nous restait était celle de la contreviolence à celle que nous imposait l’ordre colonial.

Il était à sa façon la plate-forme philosophique de ce qui allait devenir l’action des porteurs de valises qui agiront pour libérer, de leur côté, leur pays, la France de la dictature du système impérialiste et colonial.

M.B

L’Algérie hors la loi.  Collette et Francis Jeanson - Le Seuil -  Paris fin 1956. Editions ANEP - Alger.

 

Source : Horizons du 09 mai 2018.

 

   

 

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S
Salem cher Mohamed Bouhamidi, me voilà revenue, après une éclipse, si longue que j'en oublie le pourquoi, sauf que je n'ai jamais cessé de visiter votre page facebook... votre partage de ce jour m'a émue profond, douloureusement... Sagla, en cette époque de l'Algérie sous le joug colonial, était la Ghaza de l'actuelle Palestine colonisée, les membres survivants de la tribu des Beni Fouzeche (dont la tribu mère était celle des Oulhaça) exterminée y étaient cantonnés, sur le reste de leurs territoires la France coloniale avait bâtie Beni Saf. Ah, si vous pouviez m'aider à réhabiliter la mémoire de mes ancêtres disparus, vous ferez oeuvre utile. Vous avez mon email, contactez moi...
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B
Bonsoir Safiya. Je ne sais pas si j'ai votre mail. Contactez moi par Facebook ou par mon mail : mohbouha4@gmail.com