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La voyageuse  d’Ahmed Bakelli.

18 Avril 2018 , Rédigé par bouhamidi mohamed Publié dans #Notes de lecture

La voyageuse  d’Ahmed Bakelli.

La voyageuse  d’Ahmed Bakelli.

Par Mohamed Bouhamidi.

 

Les officiers supérieurs comme Mathieu appartiennent-ils à la bonne bourgeoisie ? Christine sa femme si mesurée dans sa vie et ses longues correspondances semble en être la démonstration. Fraîchement arrivée de France pour rejoindre son commandant de mari en charge d’organiser l’administration coloniale dans le Sud, autour de Ghardaïa, elle apparaît comme une colonialiste de bonne foi. Incarnation d’un humanisme d’instituteur, elle porte naïvement ses convictions  de civilisatrice et ses conversations et ses premières lettres laissent montrer, la naissance à Alger, du monde sans tumulte d’une bonne société coloniale, sans excès et sans fureur de vivre, une réplique des couches moyennes de la bourgeoisie provinciale française. 

Ahmed Bakelli ouvre son roman, La voyageuse, par ce portail inattendu d’un visage colonial pacifique, d’une femme de militaire bienveillante et rassurante. Il se place si bien dans la perspective morale de Christine qu’elle se métamorphose, au long de ses premiers contacts ou écrits, de la figure du colon de bonne foi en figure d’un idéalisme colonial.  Nous comprenons vite que le récit se situe dans la période triomphante de la colonisation en Algérie, après 1871, année qui dénoue tous les périls  avec la défaite de l’insurrection de 1971 contre les séquestres coloniaux et la défaite de la commune de Paris.    

Le roman s’organise sur quatre niveaux de récit, la correspondance de Christine dans laquelle elle se raconte, le récit sur les rapports de Christine avec son mari et le monde de l’administration coloniale qui se met en place dans sa dualité ethnique et morale, le récit des luttes internes nouvelles entre supplétifs de la colonisation et communautés (ou çofs) et enfin  la naissance d’une résistance des communautés têtue, tenace, silencieuse mais  déterminée à la colonisation.

Lentement Christine découvre le Sud. Le roman épouse par son  faux rythme et sa lenteur, le changement de la perception du temps pour Christine. Avant même de pénétrer cette société qu’elle a soif de connaître, elle est saisi et le lecteur aussi, du fait que le colonialisme fait d’abord intrusion sur un temps indigène qui repose sur un autre socle temporel, un autre socle territorial mais surtout sur un autre socle économique et social. Ce n’est qu’à la fin de ce roman somptueux, qu’apparaît  cet entrechoc entre le temps du colonisé et celui du colon. Christine, déguisée en arabe qu’elle est d’ailleurs déjà un peu devenue, pénètre enfin les intérieurs profonds des maisons et découvre que là, les femmes se réunissent pour fabriquer et produire les objets de la nécessité quotidienne  à l’échelle d’un artisanat domestique.

C’est cette économie là que le colonialisme va à terme détruire sous la bannière du progrès technique à laquelle on rajoutera le faux semblant du progrès moral. Mais dans le roman Christine, avant cette phase finale, se sera longuement laissée aller à la croyance d’une pédagogie habile mais bénéfique  d’un instituteur à la française pour soustraire des enfants à l’influence des talebs. Mais même cette dernière croyance en un progrès des savoirs à mettre au compte de la colonisation ne l’aura pas sauvée de la frustration et de la désillusion.  

La vie si dure du Sud l’avait mise en rapport avec les grandes figures qui représentaient l’ancien ordre social et l’ordre administratif indigène mis en place pour seconder la colonisation.  Le caïd choisi pour asseoir la main mise coloniale l’a été pour tout ce qu’il pouvait porter comme haine, rancœur, avidité pour sa communauté et pour ses biens.  Il sera cette figure opposé au cadi, encore pénétré des valeurs de sa fonction et des règles ancestrales et qui au nom même de la de la propriété privée développée et élargie par la colonisation deviendra la figure de la résistance.

Christine sera par Boudjemaa le domestique qui lui ouvrira les portes des maisons femées des indigènes le témoin de cette lutte qui achèvera sa désillusion. Son idéalisme colonial se brise sur les pratiques de son mari qui s’appuie sur la lie pour dominer cette société qu’elle découvre si policée, si finement structurée, si attachée à ses valeurs morales tellement anciennes qu’elles ont fini par se confondre avec le droit et la culture. Tout ce qui commençait à la séparer de son mari prendra une profondeur inattendue à la  lumière du soutien du commandant au caïd spoliateur et jouisseur.

Christine découvre horrifiée que la tristesse de Boudjemaa, qu’elle couvait comme la matérialisation de son idéalisme colonial,  tenait au fait que la force armée relevant du commandant empêchait le cadi de  signifier au caïd l’arrêt de la cour d’Alger.

Elle pouvait comprendre que pour établir l’autorité coloniale, l’administration et son mari s’appuient sur la canaille mais non qu’ils mettent sous la coupe définitive de la canaille cette société qu’elle croyait en besoin de progrès et de lumière. Et sur cette désillusion qu’elle découvrira ces espaces intimes des maisons indigènes ou se continuait cette économie domestique, cachée physiquement et sous les montagnes des préjugés occidentaux, qui structurait ces rapports sociaux emprunts de morale et si peu exposés à cette avidité de la monnaie.

Quand pour dénouer la crise qui couvait entre eux, reflet d’une crise plus grave sur leurs perceptions opposées de ce que devait être la colonisation, Mathieu propose à Christine de rentrer  sur Alger, la première guerre mondiale levait « son front de taureau », la guerre du partage du monde et des colonies.

Texte somptueux, le roman d’Ahmed Bakelli peut être considéré comme un roman du Sud et comme un miroir d’un destin commun de la Nation algérienne. Pour ceux qui aiment le roman, ce livre offre un modèle remarquable de construction du récit et des personnages.

M.B

La voyageuse – Ahmed bakelli – Casbah Editions – septembre 2016. 253 pages.

 

    

 

 

 

 

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