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La Dépossession – Rachid Boudjedra.

11 Avril 2018 , Rédigé par bouhamidi mohamed Publié dans #Notes de lecture

La Dépossession – Rachid Boudjedra.

 Par Mohamed Bouhamidi

In Horizons du 11 avril 2018

L’excellence scolaire avait ouvert au narrateur, alors pré-adolescent, les lieux  du cabinet d’expertise comptable que tenait son oncle Ismaël (faut-il voir un clin d’œil dans ce prénom ?) et son associé juif Jacob Timsit.  Personne ne se perdra à chercher du sens à ce nom d’une famille juive de Constantine dont le patriarche, au sens le plus sociologique du terme, avait refusé la naturalisation offerte par le décret Crémieux et dont les enfants furent des membres du FLN/ALN, mais pour l’heure le narrateur ne découvrait pas encore, à son âge, les liens qui unissaient les deux hommes. C’est dans une narration qui tourne en spirale, nous amenant chaque fois plus avant, que nous découvrirons bien  plus tard leur long séjour de deux ans en prison, à Sarkadji, pour activités politiques.

En quelques phrases Rachid Boudjedra renverse une narrative qui avait rendu, pour diverses raisons, l’histoire contée de notre pays et de notre guerre de libération, celle de la « culture générale », forcée aux raccourcis médiatiques grand-public ou à la portée réduite des médias savants.

En ce lieu-même, l’enfant prodige en maths et champion en toute matière scolaire,  se faisaient face deux représentations plastiques, celle de Wacity, plus grand peintre de l’âge d’or musulman et celle de Mr. Albert, Wacity reproduit une avant-garde de l’armée de Tarik Ibn Zyad sur les terres d’Espagne et Mr. Albert représente une mosquée d’Alger, qui dans ses proportions écrase un peu la statue de Bugeaud et ouvre en arrière-plan sur la mer. Deux moments de l’histoire du Maghreb, deux visages ou deux regards sur l’Islam, celui des foutouhates et celui de l’accomplissement spirituel dont l’architecture des mosquées ne sont que la projection matérielle ?

Cette plongée immédiate de Boudjedra dans une question-clé de notre moment actuel libère ipso-facto l’amitié personnelle et politique de l’oncle Ismaël et de Jacob Timsit des circonstances pour la mettre dans la visée du temps long. Et ce n’est pas du tout celui d’une mythique société coloniale fraternelle qui est devenue la thèse à défendre de nombreux auteurs d’origine algérienne inscrits dans le projet de « littérature monde », loin s’en faut.   

Boudjedra mettra longtemps avant nous préciser qu’il s’agit d’Albert  Marquet, grand peintre impressionniste, ami de Matisse et dont des extraits de leur correspondance, permettent à Boudjedra d’introduire un troisième angle à ce face à face plastique, à cette confrontation autour du questionnement sur notre religion, guerrière ou de vocation spiritualiste et universelle ? De quel œil Albert marquet a regardé notre pays, notre peuple, notre architecture ? Marcelle, communiste pied-noire de la première heure, celle de la naissance du PCA, mènera Albert vers le pays, ses hommes, sa grandeur si bien inscrite dans son architecture et ses jardins. Son jardin en tous cas à lui, « djenan Sidi Said » le lieu de l’atelier de l’artiste est de toute beauté dans la description qu’il en fait à Matisse. .

La Dépossession – Rachid Boudjedra.

La marque du grand roman est toute entière dans cette métaphore que Marcelle guide Albert et que de cette façon devient impossible le prisme déformant de l’orientalisme car depuis longtemps, comme Timsit, Marcelle a passé la rive vers les indigènes, rejoint leur combat, leurs luttes. Elle avait déjà découvert l’impossible équation d’une fraternité à l’intérieur de l’ordre colonial. Cette métaphore est renforcée par Boudjedra lui-même en comparant le regard d’Albert avec la conduite des orientalistes, déguisés ou non, Gide, Dinet etc., pour qui le pas vers l’Autre est un pas vers un corps. Toute l’ambiguïté de la notion d’altérité remise au goût du jour néocolonial git là. Il s’agit d’une part d’une proposition de cosmopolitisme, d’une culture sans territoire et d’autre part de demander à l’indigène d’accepter que l’occidental soit autre. Extraordinaire renversement de perspective : l’indigène est sommé de la place "d’autre" où on l’a mis et en le dépossédant du droit de son auto-désignation à accepter l’occidental comme Autre car refuser l’altérité serait un renfermement.

C’est pourtant à Dinet peintre des prostituées et de son étalon boussaadi que sera consacré un Musée sous l’impulsion de responsables aliénés à la vision coloniale et orientaliste. 

Dans sa plongée au cœur de ce paradoxe que Boudjedra  montrera que Marcelle n’a pas été la seule à passer la rive vers nous et à devenir une indigène et pas seulement les Timsit, mais aussi Yveton, Maillot, Audin  assassiné le même jour que Larbi Ben M’hidi et quasiment à la même heure. Preuves par leur mort que si l’Autre n’est pas le Même, alors l’humanité n’est pas unique et autant croire aux races.

Boudjedra entre pourtant dans cette question historique puisqu’elle perdure depuis bientôt deux siècles par le destin de la mère du narrateur, fille de prolétaire, mariée à un riche personnage fils d’une femme phallique et obèse, féru d’histoire, d’exégèses, avide d’épouses et de maîtresses, avide d’argent et maître en affaires et en commerce. Cette histoire du narrateur, certainement en grande partie autobiographie de Rachid Boudjedra, se déroulera dans la rencontre des ondes concentriques créées par la tragédie vécue par la mère du narrateur et celles engendrées par cette histoire générale, celle d’un peintre plongé par sa femme Marcelle dans le drame permanent dans lequel le colonialisme a plongé notre peuple.

« Djenane Sidi Saïd » sera offert en donation par Marcelle à l’Etat algérien. Un bureaucrate le détournera à son profit. A la place du Musée témoin d’un autre regard porté sur nous que le regard orientaliste des voyageurs du sexe, sera érigé un bâtiment difforme. Mais c’est par cela peut-être que Boudjedra nous réconcilie avec la littérature, celle qui nous introduit dans la grande histoire par  la construction de personnages dont nous sentons chaque palpitation et nous purifie de cette littérature où tout est ramené à la défense de thèses et d’idées politiques archi-usées. 

M.B                                                                                       

La Dépossession – Rachid Boudjedra – Grasset Paris 2017 - Frantz Fanon Tizi-Ouzou 2017.

Source : Horizons du 11 avril 2018

 

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