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Actualité de « Peau noire masques blancs » de Frantz Fanon. (à propos du nouvel antisémitisme)

25 Avril 2018 , Rédigé par bouhamidi mohamed Publié dans #Notes de lecture

Actualité de « Peau noire masques blancs » de Frantz Fanon. (à propos du nouvel antisémitisme)

 

Par Mohamed Bouhamidi.

In Horizons du 25 avril 2018.

Le manifeste  contre « le nouvel antisémitisme » redonne une actualité inattendue autant que non désirée à « Peau noire masques blancs » la première œuvre de Frantz Fanon. Dans ce livre édité en 1952, Fanon cherchait la faille de la philosophie occidentale qui permettait à la notion (ou au concept, mais il faut être très large pour accepter ce terme à ce propos) d’Homme d’exclure aussi facilement les noirs. De Voltaire à Hegel, des philosophes aux médecins, du vulgaire à celui qui a fait ses humanités, les noirs n’étaient  que le chaînon intermédiaire entre le singe et le blanc.

Nous étions la multitude, arabes, juifs, amérindiens, chinois à être des noirs sans être nègres. Avec Fanon, le « noir » s’est mis à désigner une condition humaine et non plus seulement une couleur. Et  si cette couleur a désigné une condition c’est bien parce que la traite des noirs puis la colonisation ont fait de cette couleur le symbole non plus d’une race mais de la condition du colonisé. Tout colonisé, forcément racisé pour le bon fonctionnement du système colonial, sous ordre du système impérialiste, et tout racisé est, depuis Fanon, subsumé sous l’ensemble « noir ».  Ce n’est pas son moindre mérite que d’avoir opposé à la notion d’Homme exclusive à l’homme européen la notion de « noir » qui nous élève à notre propre existence d’Hommes, autonomes dont la première qualité que Fanon lui construit est inclusive car incluant l’homme blanc. Sauf si ce dernier s’exclut par l’attachement à son suprématisme blanc. Le noir est noir au sens fanonien quand il s’est retiré de sa peau pour opposer au colon « universel» qui parle au nom de l’Homme l’universalité d’une humanité des colonisés qui invite aussi les blancs à cette nouvelle invention de l’humain.     

Les changements historiques ont retiré les juifs de cette liste des « autres » et les mêmes changements ont imposé une longue période de jeux de mots. Nous en sommes à une nouvelle négritude qui évite comme la peste les mots « nègre » ou « noir » trop  chargés  du souvenir de l’esclavage et de ses dizaines de millions de morts dans les cales des négriers ou sous le fouet dans les plantations de cotons. On dit « black » en français et homme de couleur en américain pour ne pas dire « nigger » comme on dit « technicienne de surface » pour une femme de ménage. Rien ne doit plus dans le langage renvoyer à la réalité sociale.

Fanon avait établi un grand processus de l’inconscient pour le colonisé et un autre pour le colon. Cette dernière période nous avons assisté à une surchauffe des moteurs médiatiques pour faire parler des colonisés, plutôt des « informateurs indigènes », du danger de l’islam que portaient dans leurs têtes les migrants vers l’Europe. Il fallait beaucoup de naïveté pour croire que le convocation d’indigènes disponibles ne visait pas d’abord les émigrés de  quatrième génération qui se sont installés dans les banlieues et ailleurs dans une identité discordante. C’est aussi et peut-être surtout cette population réfractaire qu’il fallait détacher d’un Islam qu’elle s’est mise à réclamer comme mémoire anticoloniale, comme une histoire assumée du choc colonial. Dès le premier chapitre de « Peau noire masques blancs » Fanon montre combien le « noir », c’est-à-dire le colonisé, a besoin pour se blanchir de tenir le langage du blanc.  Tous ces discours de mise en garde contre l’Islam, accolé pour la circonstance à une demi-douzaine de  qualificatifs, énoncés par des « informateurs indigènes » devaient épargner les intellectuels vraiment blancs de se salir les mains dans des batailles politiques.

C’est par Fanon, encore et le processus de complexe du raciste que nous comprenons que cet appel vient combler la faille dans l’usage des informateurs indigènes. Le raciste a peur de l’anatomie qu’il imagine au nègre et à la puissance sexuelle qui mettrait en péril sa propre séduction. C’est pour la même raison de se prémunir contre la séduction d’une anatomie supposée que le raciste a un besoin incoercible de subjuguer la femme racisée, celle du colonisé.  Or toute cette période des vingt années passées montre un détachement des femmes nées de migrants à l’endroit des sirènes blanches. Le Parti des Indigènes de la République a joué un grand rôle dans ce retour de la conscience vers la mémoire et le poids du passé colonial. Cette lecture fanonienne développée par Houria Bouteldja a pu structurer cette pensée que la situation des émigrés est une reproduction du rapport colon/colonisé à partir de sa traduction dans la condition d’indigène imposée aux émigrés ou revendiquée comme telle par leurs intellectuels. Le concept de « décolonial » développé à partir de cette structuration et les contributions de Houria Bouteldja ne laissent plus aucun doute sur une réémergence de l’histoire coloniale dans la vie intime des anciens empires et singulièrement la France.

La démographie n’y est pas pour rien qui laisse présager un seuil critique en France,  de la population nègre désignée musulmane. Les rencontres décoloniales ne laissent pas non plus beaucoup de doutes que le passé colonial devra trouver son épilogue en France même. Il y a de quoi reproduire en grand la peur des Zemmour jusqu’à atteindre un Depardieu, néo-colon sur nos vignobles. Nous noterons que les sionistes auront offert la question juive à ceux qui l’ont créée depuis les pogroms et Dreyfus  pour mieux nous frapper. 

Il est temps de relire et d’appliquer à l’actualité immédiate les lois psychosociales que Fanon a élaborées à l’examen de la réalité du racisme et du colonialisme. 

M. B

Source : Horizons du 25 avril 2018.

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