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« Les tamiseurs de sable » de Mohamed Larbi Madaci.

28 Février 2018 , Rédigé par bouhamidi mohamed Publié dans #Notes de lecture

« Les tamiseurs de sable » de Mohamed Larbi Madaci.

Par Mohamed Bouhamidi.

In Horizons du 28 février 2018.

Le lecteur averti remarquera l’énorme investissement littéraire de Mohamed Larbi Madaci dans son livre « Les tamiseurs de sable ». Il ne s’agit certainement pas d’une recension de souvenirs, d’acteurs des premières heures,  des premiers mois ou années de notre insurrection. Tel que construit, ce livre est indubitablement une œuvre littéraire et l’insertion de scènes, de dates, de lieux, de circonstances des souvenirs livrés agissent comme cette règle de Brecht qui consiste à casser l’identification aux héros  pour ramener le spectateur à la question philosophique qui donne la trame du récit. Le lecteur se retrouve dans des temps différents, face à des paroles différentes qui restituent une époque différente, celle de l’insurrection naissante.

Dans le livre se déroulent  la parole de Adjel Adjoul, personnage considérable et inclassable de cette Wilaya I,  ou de si Lakhdar ou d’autres  témoins et acteurs. La parole de Mohamed Larbi Madaci vient rompre/interrompre/renouer la relation du lecteur au récit. L’auteur réussit la remarquable performance de mettre ainsi le lecteur dans cette distanciation brechtienne qui lui permet de comprendre et de se retenir de juger à la légère, de prendre parti à partir d’une position morale ou d’une émotion.

La parole donnée à Adjel Adjoul qui a abandonné le maquis pour échapper à la mort que lui préparaient ses frères de combat donne certainement au texte de Madaci, ce détachement émotionnel. Comment Madaci réussit-t-il à créer cette distanciation précisément en donnant la parole à un témoin qu’une vision étriquée du processus révolutionnaire aurait classé si vite comme déserteur au moins et traître à la cause ? Cela doit tenir d’abord au personnage lui-même, qui, fuyant le maquis, refusera de trahir, restera au pays après l’indépendance et en payera le prix par la prison. Et de la pire des façons car les geôliers de Lambèse ne se priveront pas de rajouter leur propre jugement  suivi de peines physiques porteuse de gros risques de létalité.  

Nous avons enfin la parole du livre. Elle ne se résume pas à la somme des témoignages, mais ajoute un plus qui met l’auteur en scène comme un détective. Il doit sonder l’âme retorse de Adjel Adjoul, autour de la mise à mort de Chihani, le seul dirigeant de l’insurrection dans les Aurès qui ne soit pas chaoui. La parole du livre prend le chemin de l’enquête, non policière, non journalistique, mais l’enquête sociologique, celle des liens pesants des acteurs avec leurs tribus. On aurait pu penser que ces trois cent cinquante hommes qui constituaient les effectifs de l’ALN  avaient rompu leurs attaches claniques et tribales pour ne s’en tenir qu’à la nouvelle identité politique en gestation, l’identité nationale algérienne pour tous et leur identité ALN/FLN.

 Non seulement Mostefa Ben Boulaïd doit tenir compte de ces pesanteurs qui poussent des hommes d’un clan à refuser l’autorité de responsables d’autres clans, mais il doit gérer les interférences de ces liens claniques quand il s’agira d’intégrer un groupe de combattants communistes. Toute la vision politique passe encore par les canaux des identités tribales. Mais dans cette espèce d’enquête, Madaci nous révèle qu’en réalité la construction de l’ALN a dû suivre les méandres de ces tribus jusqu’au point culminant de l’accusation portée contre Chihani d’avoir rabaissé les aurésiens devant les nememchas quand il déplaça le siège du commandement central vers le territoire de ces derniers. Vers les pages centrales, cent trente-six et suivantes l’écriture de Madaci peut rappeler par sa qualité de rétrospective sur l’âme de Adjel Adjoul, la qualité d’introspection de Smiley  dans « La Taupe » de John Le Carré.   

Le rapt, le jugement sommaire pour homosexualité de Chihani puis son exécution nous donne l’idée la plus fascinante du péril de l’insurrection fabriqué par les ambitions personnelles, nourries de régressions tribales. En moins d’un an, entre novembre 1954 et octobre 1955, l’insurrection, dans les Aurès, avait remporté les plus grands succès politiques grâce à Chihani, les plus grands succès militaires grâce à Abbès Laghrour et Adjel Adjoul. Au dixième mois la mise à mort de Chihani avait déclenché le déclin de cette prestigieuse région qui abritait l’Idara (administration) de la révolution.

Le ratage de cette exécution est qu’elle ne permit nulle naissance d’une culpabilité structurante d’un « moi » de l’insurrection plus attentif à l’idée de ce que le révolutionnaire doit s’interdire.

Le retour de Mostefa Ben Boulaïd redonnera ce souffle éthique et politique à cette région. Le lecteur aura eu entre les mains, un livre d’histoire, un roman qui la reconstruit et une investigation dans l’âme de notre révolution, bref un grand livre. 

On comprend en fermant le livre que peut-être le Mejnoun ne cherchait pas Leîla dans le sable qu’il tamisait mais que Leîla était dans le geste du tamiseur et qu’une part important de la vérité concrète et symbolique de l’insurrection des Aurès est dans le geste d’écrire de  Mohamed Larbi Madaci.

M.B

 

« Les tamiseurs de sable » - Mohamed Larbi Madaci –Editions ANEP -

Source Horizons du 28 février 2008.251 pages.

 

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